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Martine Creusy-Chopard

L’image de sainte Marguerite d’Antioche : un imaginaire remis en question

De Tarascon avec la tarasque, de Fontaine de Vaucluse avec la couloubre, jusqu’à Porquerolles avec la lycastre... pour ne citer que quelques légendes mettant en scène des saints ou des personnages laïcs, la Provence renferme une tradition démonologique bien ancrée. Même si les événements de la vie de sainte Marguerite d’Antioche ne se sont pas déroulés sur le sol provençal, il n’en demeure pas moins que les commanditaires et les peintres ont trouvé en sainte Marguerite et son dragon des sujets d’inspiration, inspiration insufflée principalement par La Légende dorée de Jacques de VORAGINE1.

La légende rapporte que sainte Marguerite d’Antioche aurait été martyrisée au IIIème siècle par un préfet romain, Olybrius, qui succomba aux charmes de la jeune fille et qui voulut l’épouser. Cependant, bien que de bonne famille, la sainte d’Antioche avait rejoint les premiers chrétiens ; elle n’entendait pas renier sa nouvelle religion et, encore moins, sa foi en Jésus Christ, pour se fourvoyer à honorer les dieux païens auxquels croyaient son père et Olybrius. Fou de rage, le préfet tenta de faire fléchir sa belle par des procédés les plus cruels. Or, malgré l’emprisonnement, les supplices et les souffrances, elle tint bon. Le diable lui-même s’empara de la cause du préfet et apparut à sainte Marguerite alors qu’elle était enfermée dans son cachot. Rien n’y fit. Olybrius ne put accepter l’échec et fit décapiter celle qui aurait pu devenir sa compagne.

De ce récit, trente-cinq images du XIIIème à la fin du XVIIIème siècle, dispersées le long de la frange méditerranéenne de la frontière italienne au département des Bouches du Rhône - en élargissant la zone géographique aux autres départements de la Provence actuelle (soit le Vaucluse, les Hautes-Alpes et les Alpes de Haute Provence) - constituent le corpus, base de notre étude.

Le corpus établi, les images de la sainte d’Antioche ont été abordées sous un angle iconographique. Cela permettra-t-il de savoir comment la légende a été transcrite sur les supports figurés qui ornent les chapelles et les églises provençales et comment elle a traversé les siècles ?

A partir de ce questionnement, trois pistes ont été envisagées et un constat est établi. La première piste porte sur les images d’avant le concile de Trente. La seconde concerne les images de sainte Marguerite d’Antioche après le concile. La troisième traduit les conséquences sur l’image de la sainte induites par les modifications iconographiques apportées. Enfin, l’étude de l’image de la sainte d’Antioche nous conduit au constat qu’un lien solide demeure entre sainte Marguerite et les femmes.

La  première étape lors de la constitution du corpus est de discerner les « vraies des fausses » sainte Marguerite et d’écarter les erreurs d’interprétation. Le processus d’identification passe par l’analyse des attributs.

L’identification d’un saint ou d’une sainte est liée à la reconnaissance de ses attributs, sorte de « codification » fixée véritablement dans l’Art occidental à partir du XIIème siècle2.

Avant le concile de Trente (1545-1563), les images de sainte Marguerite d’Antioche présentent quatre attributs : la croix, le livre, les perles et le dragon.

Chacun revêt une symbolique. La croix et le livre (La Bible) sont les symboles de sa foi envers le Christ. La croix revêt une double symbolique car elle est également «l’instrument » qui lui permit de percer les entrailles du dragon afin d’échapper à un engloutissement peu désiré et encore moins désirable.

Les perles rappellent l’étymologie du prénom de la sainte margarita qui veut dire «perle » en latin. A cet effet, la chevelure de la sainte est parfois retenue par un diadème de perles ou ses vêtements sont quelquefois incrustés de ces concrétions de nacre.

Le dragon, deuxième protagoniste dans l’image, revient de manière récurrente du XIIIème à la fin du XVIème siècle.

L’image de la sainte étant construite, les peintres lui ont donné vie en narrant parfois quelques épisodes de sa courte existence.

Extraite des événements de La Légende dorée, seule  la prédelle du retable Sainte Marguerite de l’église paroissiale de Lucéram dans les Alpes Maritimes (conservée au Musée des Beaux-Arts de Nice) scande, telle une « bande dessinée sans bulle » en six tableaux, les scènes de la vie de la sainte (Figure 1).

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Figure 1 : Ektachrome Prédelle du retable Sainte Marguerite d’Antioche/Eglise Sainte Marguerite de ‎Lucéram 1497-1498.

Au commencement, la sainte est pressée par les soldats d’Olybrius d’accepter l’invitation du préfet à le rencontrer alors qu’elle garde des moutons. Dans le second panneau, la sainte est conduite à Olybrius afin qu’ils fassent plus ample connaissance. Le troisième panneau est déjà moins plaisant car c’est le début d’un martyre qui s’annonce long et pénible avec la flagellation de la sainte. La scène suivante montre la lutte de sainte Marguerite en prise avec le dragon alors qu’elle est enfermée dans un cachot. Le cinquième panneau insiste sur l’horreur de l’imagination dont ont fait preuve les bourreaux pour faire plier la sainte par les brûlures infligées à son buste dénudé. Enfin, sainte Marguerite est délivrée de son martyre par sa décapitation3.

Cependant, cette description picturale est limitative car toutes les étapes de son supplice n’ont pas été reproduites : l’image de la sainte plongée dans de l’eau bouillante n’y figure pas. En outre, dans le corpus, cette prédelle est le seul exemple qui décrit la vie de la sainte d’Antioche : les commanditaires ont privilégié l’image montrant une sainte Marguerite hiératique s’extirpant du corps du dragon.

Dans La Légende dorée, trois confrontations entre la sainte d’Antioche et son dragon sont décrites avec force et détails. Toutefois, parmi elles, deux ont été ignorées par l’imaginaire provençal. La première met en scène un dragon effroyable qui s’élance vers la sainte pour la dévorer et qu’elle parvient à éloigner d’un simple signe de croix. La seconde montre un dragon tentateur qui a pris les traits d’un homme noir.

L’image privilégiée (16 images sur 18, car deux sont illisibles) montre la sainte s’extirpant du ventre du dragon après qu’elle lui eut déchiré les entrailles à l’aide de la croix portée au cou ou tenue dans ses mains. En outre, dans quinze images sur dix-huit, la sainte est représentée en position hiératique adoptant une attitude empreinte d’humilité et de recueillement.

Le panneau central du retable de Sainte Marguerite de la cathédrale Saint Léonce de Fréjus (Var) en propose l’un des plus beaux exemples (Figure 2) : sur cette image, la sainte est représentée en pied, les mains jointes enserrant une croix. Elle est parée de beaux atours telle une « princesse ». Sainte Marguerite a vaincu le dragon et sort de son corps. Il porte les stigmates de cette action violente, matérialisés par des plaies sanglantes. De cette image privilégiée est née la protection de la sainte pour les femmes enceintes ou en couches afin de leur assurer une heureuse délivrance.

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Figure 2 : Sainte Marguerite /Cathédrale Saint Léonce de Fréjus vers 1450.

Le dragon a également suscité un intérêt iconographique car, dans les légendes, le dragon de sainte Marguerite tient une place très dynamique. Ce qui explique son importance dans les images.

Pour six images (sur quatorze, car quelques-unes unes n’offrent pas un dragon entier), le dragon du XIIIème à la fin du XVIème siècle est un animal hybride dont la tête diffère du reste du corps. Elles montrent deux formes d’hybridité du dragon : quatre le représentent avec une tête de chien et un corps de saurien, deux avec une tête de loup et un corps de saurien. Cela constitue près de 43% du corpus provençal. Sur les huit autres images, le dragon est un animal non hybride. Il est attribuable à une race, soit un lion et sept sauriens.

Enfin, quelquefois, de sa gueule, sort un pan du manteau de la sainte après qu’il l’eut engloutie.

Cette image qui perdura durant quatre siècles aura-t-elle à souffrir des bouleversements politiques provoqués par l’émergence des idéologies iconoclastes protestantes ?

Le second scindement du corpus débute au XVIIème siècle pour s’achever à la fin du XVIIIème siècle. Il comporte dix-sept images. Il concerne des représentations figurées réalisées après le concile de Trente.

Le XVIème siècle est ponctué d’événements politiques et/ou religieux avec notamment des divergences d’opinion quant aux images saintes dans les lieux saints.

Tout commence par les attaques protestantes contre les images. Le premier à émettre des idées iconoclastes est Luther, en 1522. Il réfute les images qui font l’objet d’une adoration ou qui sont offertes pour faire plaisir à Dieu dans l’espoir « d’acheter » son pardon. Il  faut écarter l’idée que Luther est opposé à l’Art car il encourage la reproduction de la Bible sous forme artistique et refuse la destruction des images. Calvin est plus incisif car, pour lui, l’homme a la faiblesse d’attribuer des pouvoirs divins aux images. Par conséquent, il en suggère la destruction car il redoute qu’elles détournent l’attention des fidèles au cours des offices et qu’elles encouragent l’idolâtrie. En outre, il considère qu’elles transmettent une fausse image de Dieu.

Devant ces allégations, l’Eglise catholique romaine convoque le concile de Trente. Certes, ce décret est daté de 1563, soit quelques années avant la seconde borne chronologique établie pour le corpus. Nous avons considéré qu’il fallait un délai raisonnable entre la diffusion du décret et sa mise en application. Il s’intitule « Décret sur l’invocation, la vénération et les reliques des saints et sur les images saintes »4.

Le texte à propos des images est assez succinct. La phrase la plus significative se rapportant aux images saintes est la suivante :

 « Il ne faut exposer aucune image porteuse d’une fausse doctrine, qui donne aux gens simples l’occasion d’une erreur dangereuse »5.

Or, l’image de la sainte dévorée par le dragon et sauvée grâce à la croix, instrument qui lui servit à éventrer le corps de l’animal, est véhiculée principalement depuis le XIIIème siècle par La Légende dorée de Jacques de VORAGINE. L’auteur admet lui-même que

 « ...ce qu’on rapporte du dragon qui la dévora et qui creva est regardé comme apocryphe et de peu de valeur... »6.

Le terme « apocryphe », à lui seul, justifierait que cette légende ait été considérée comme « dangereuse et porteuse d’une fausse doctrine » dès la parution du décret du concile de Trente. Dès lors, la légende peut avoir été qualifiée de douteuse et non authentique.

En parallèle, en 1534, François RABELAIS consacre un chapitre de son œuvre Gargantua à la naissance du fils de Gargamelle et de Grandgousier. Il s’intitule « Comment Gargantua naquit en façon étrange ». L’extrait suivant est assez représentatif d’un courant intellectuel rénovateur et critique à l’encontre de pratiques religieuses un peu rocambolesques au profit des Evangiles dont, dit-il, l’authenticité n’a rien de légendaire ni de mythique :

 « ...Je le prouve (disait-il) : Dieu (c’est notre Sauveur) dit en l’Evangile, Jean, 16 : La femme qui est à l’heure de son enfantement a tristesse ; mais lorsqu’elle a enfanté, elle n’a souvenir aucun de son angoisse. _ Ha (dit-elle), vous dites bien, et aime beaucoup mieux ouïr tels propos de l’Evangile, et mieux m’en trouve, que d’ouïr la vie de sainte Marguerite, ou quelque autre cafarderie. Mais plût à Dieu que vous l’eussiez coupé !…»7

A la suite de ces pressions idéo-religieuses, va-t-on assister à un tournant iconographique dans l’image de sainte Marguerite d’Antioche à partir du XVIIème siècle ?

Par rapport aux images de la période précédente, sainte Marguerite est dotée d’attributs supplémentaires, la palme et la couronne.

L’une ou l’autre ne sont pas tenues ou portées par la sainte. Elles sont présentées et tendues par un ange sur le tableau de l’église Saint Ferréol des Augustins de Marseille (Figure 3) ou par l’Enfant Jésus sur le tableau d’autel de la chapelle Sainte Marguerite du village Sainte Marguerite dans les Alpes-Maritimes (Figure 4).

La palme symbolise le martyre de la sainte et la couronne matérialise la consécration de la sainteté de Marguerite d’Antioche.

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Figure 3 : Sainte Marguerite / Eglise Saint Ferréol de Marseille fin XVIIème siècle.

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Figure 4 : Tableau Sainte Marguerite et saint Jean-Baptiste / Chapelle Sainte Marguerite du village ‎Sainte Marguerite vers 1705.

Quant au dragon, le rapport entre la sainte et l’animal est différent de celui exprimé dans le corpus du XIIIème à la fin du XVIème siècle. L’image de la sainte s’extirpant du corps du dragon  disparaît complètement après le XVIème siècle. Elle se diversifie : la sainte est représentée près du dragon, le foulant aux pieds ou le tenant en laisse. L’image fantastique fait place à une image plus réaliste. Le dragon est tenu en laisse comme un animal de compagnie soit par une chaîne sur le tableau d’autel de l’église Sainte Marguerite des Alpes Maritimes, soit par une corde sur le retable de la chapelle Notre-Dame des Grâces de Villeneuve d’Entraunes (Figure 5).

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Figure 5 : Retable Notre-Dame-des-Vignes / Chapelle Notre-Dame-des-Vignes de Villeneuve ‎d’Entraunes 1638.

En outre, le pan du manteau sortant encore de la gueule du dragon a disparu. Et, si les formes hybrides du dragon sont en déclin au profit des formes non hybrides, le genre animal reste, cependant, diversifié. Même si le saurien est encore dominant, il semble que l’animal réel prend le pas sur celui-ci. Cette tendance est confirmée par la nette diminution de l’utilisation des ailes membraneuses dans l’image. Malgré tout, il reste un animal reptilo-saurien ailé. Le dragon de l’époque moderne devient un animal « cohérent »à tête et corps de saurien ou à tête et corps d’une seule espèce animale. Ce n’est pas pour autant qu’il faut le voir comme un animal où l’imaginaire ne trouverait plus sa place.

Du XIIIème siècle à la fin du XVIème siècle, il n’était pas besoin d’officialiser le martyre de sainte Marguerite car l’image du dragon la dévorant le sous-entendait. Alors qu’aux siècles suivants, le dragon placé près de la sainte échappe à la notion de martyre ;  la palme et la couronne viennent compenser ce manque et inspirent ainsi la consécration de sainte martyre récompensée dans l’au-delà.

Enfin, la sainte abandonne la position hiératique quasi-permanente dans le corpus précédent pour faire place dans l’image à une sainte en mouvement, voire militante.

L’image de Cucuron dans le Vaucluse (Figure 6), en plus de montrer sainte Marguerite partageant un dragon avec sainte Marthe, affiche une seconde particularité : elle est dite « enseignant sur les bords du Rhône ».

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Figure 6 : Retable Sainte Marthe et sainte Marguerite enseignant sur les bords du Rhône/ Eglise Notre-‎Dame-de-Beaulieu de Cucuron XVIIIème siècle.

En règle générale, dans les légendes, ce rôle de prédicatrice est dévolu à sainte Marthe. Même si rien n’est vraiment établi sur sa légende, il n’en demeure pas moins que la mémoire collective conserve à Avignon et à Tarascon le souvenir de son apostolat car elle aurait amené la foi chrétienne dans ces deux cités. Nous lui devrions l’élévation du premier sanctuaire dédié à la Vierge Marie sur le rocher de Notre-Dame des Doms d’Avignon. A Tarascon, séjour préféré de la sainte, dit-on, elle aurait débarrassé la cité d’un dragon, la tarasque, qui terrorisait  la population.

Sur l’image de Cucuron, nous nous serions donc attendu à voir sainte Marthe haranguant la foule venue l’écouter. Or, dans cette représentation, c’est à sainte Marguerite que le peintre a donné ce rôle. La sainte est debout face à un public buvant ses paroles. Il n’y a aucune ambiguïté quant à l’identification des deux saintes car la sainte de Tarascon est dotée d’un goupillon et d’un bénitier, et, la sainte d’Antioche tient une croix dans sa main gauche.

C’est la seule image provençale de sainte Marguerite diffusant, à qui voulait bien l’écouter, la parole du Christ. D’une image passive en position hiératique les mains jointes, elle passe à une image active et militante dans la diffusion de la « Bonne » parole.

Par ces modifications iconographiques, l’Eglise pensait répondre à un besoin nouveau de dévotion et surtout faire taire les railleries. Cependant, elles ne sont pas sans conséquences et peuvent être négatives pour l’image de la sainte.

Sans vouloir entrer dans un débat « historico-artistique »8, force est de constater qu’à dater du XVIIème siècle naît une pluralité d’attributs et d’attitudes face au dragon. L’image de la sainte dévorée disparaît au profit d’une sainte militante, récompensée par la palme et la couronne confirmant, ainsi, son statut de martyre et sa sainteté. Elle fait du dragon un animal dompté, tenu en laisse comme un animal de compagnie dont la docilité contraste avec la férocité du dragon de la première période chronologique.

Les interventions de l’Eglise dans les images saintes ont eu pour effet d’annihiler le surnaturel de la légende de sainte Marguerite et de donner une image empreinte de rationalité.

Bien d’autres saints ou saintes (saints Georges et Véran, saintes Marthe et Julienne, pour ne citer que quelques-uns) sont représentés combattant un dragon ou le tenant en laisse. On peut penser qu’on ait cherché à transposer ces images sur celles de sainte Marguerite d’Antioche, provoquant ainsi une standardisation de l’image.

Aussi les représentations de la sainte foulant le dragon (8 sur 17 images du XVIIème à la fin du XVIIIème siècle) rappellent l’image de la Vierge montrée avec un « serpent sous les pieds qui symbolise les hérétiques et les adversaires de Marie »9. Le discours religieux dans l’image de sainte Marguerite change de direction : il n’évoque plus l’heureuse délivrance invoquée par les femmes en couches, mais la lutte contre les attaques d’un Luther, d’un Calvin ou tout autre personnage professant des accusations à l’encontre des pratiques de l’Eglise catholique romaine. On passe d’un discours catégoriel qui touche un problème typiquement féminin à un discours plus large à connotation politico-religieuse.

En revanche, cette démarche a eu pour conséquence fâcheuse la perte d’identité de la sainte d’Antioche, avec les risques de mauvaise interprétation d’une représentation. Cela provoque parfois des confusions d’identité entre sainte Marthe et sainte Marguerite. Le plus bel exemple a été trouvé à l’église paroissiale de Saint Etienne de Tinée (Figure 7).

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Figure 7 : Tableau Sainte Marguerite/Eglise Saint Etienne de Saint Etienne de Tinée Fin XIXème-Début ‎XXème siècle.

La sainte est vêtue d’une somptueuse robe rouge aux manches bouffantes ornées de passementerie brune et de perles rouges. Dans ses cheveux, elle porte une perle rappelant celles du vêtement. La main droite brandit un crucifix ; la main gauche tient une palme. Enfin, la sainte foule un dragon à tête de chien sur un corps de saurien aux ailes membraneuses.

Cette représentation reprend tous les attributs de sainte Marguerite d’Antioche avec la couleur rouge et la palme, symboles du martyre, la croix avec laquelle elle se libère du dragon, les perles et le dragon. Il ne s’agit en aucun cas d’une représentation de sainte Marthe comme le prétend le cartouche situé sous le tableau. Il y a une contradiction entre l’écrit et l’image. Car sainte Marthe est généralement représentée tenant en laisse un dragon ou avec un goupillon et un bénitier. En aucun cas, elle ne peut tenir une palme car elle n’a pas été martyrisée.

Malgré les modifications apportées par l’Eglise, dans la mentalité populaire, on assiste à une « résistance » de la part des femmes face à l’histoire.

L’image de sainte Marguerite sortant du corps du dragon a inspiré la protection de la sainte envers les femmes parturientes, avec en filigrane l’heureuse délivrance. Or, même si cette image disparaît, plusieurs marques de dévotion révèlent que, dans l’esprit des femmes, cette croyance est toujours vivace. Il suffit de se rapprocher d’un article de Paul CANESTIER10 qui fait mention d’un rituel concernant sainte Marguerite d’Antioche à Dosfraires. Il nous dit que les jeunes mères plaçaient sur son autel « des bonnets et des coettes de petits enfants » pour invoquer sa protection et que l’évêque les fit enlever en 1715, et interdit d’en remettre. Si cette interdiction a bien été promulguée, elle montre que les femmes se mettent toujours sous la protection de sainte Marguerite au moment d’enfanter.

Même si les quelques lignes qui vont suivre sortent du cadre géographique et chronologique de la Provence, il nous a paru intéressant de les évoquer afin d’insister sur le phénomène induit par le culte de sainte Marguerite.

Il existe une fontaine Sainte Marguerite dans le Périgord où, jusqu’à une époque récente, des pèlerinages collectifs avaient lieu le lundi de Pentecôte. Aujourd’hui, ce sont plus des démarches individuelles qui mènent les fidèles à venir se recueillir à cette fontaine. A  en croire l’article de J. MAUDET11, la fontaine est perdue au milieu des bois situés près de Javerlhac en Dordogne. Elle est reconnaissable grâce aux vêtements d’enfants suspendus aux branches des arbres. La nature des étoffes indique que la stérilité ou la crainte de couches laborieuses et les maladies d’enfants amenaient les femmes à venir chercher secours et réconfort en ce lieu.

En outre, vers 1850, dans un ouvrage de Laurent DURAND12, les dernières strophes du cantique « A l’honneur de sainte Marguerite, vierge et martyre sur l’air : Je suis un Prince bienheureux » implorent la sainte d’Antioche de secourir « promptement les femmes en enfantement » : malgré les progrès médicaux en matière d’accouchement, on craint toujours autant que cet événement attendu comme heureux ne se termine dans la douleur et les larmes.

Enfin, les hagiographes mentionnent parfois la ceinture de sainte Marguerite d’Antioche comme une relique, voire un attribut. Sans vouloir entrer dans un débat de la légitimité des reliques, il n’en demeure pas moins que des reliques ont été rattachées à la sainte d’Antioche. En effet, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le monastère des Feuillants à Paris, l’église de Saint Acheul d’Amiens et celle de Dol de Bretagne13 prétendent avoir possédé une ceinture ayant appartenu à la sainte. La mémoire collective en a retenu qu’il suffit à une parturiente de toucher cette ceinture pour lui assurer un accouchement en douceur.

Cela explique que certaines représentations de sainte Marguerite montrent la taille de la sainte ceinte de cet attribut. Or, les dictionnaires des saints n’attribuent pas systématiquement cet objet à sainte Marguerite. La controverse qui entoure les problèmes des reliques influe probablement sur cet état de fait : dès lors, considérer la ceinture de sainte Marguerite en tant qu’attribut serait abusif ; cependant l’occulter constituerait un manquement à l’analyse iconographique.

L’analyse iconographique et iconologique des images de sainte Marguerite d’Antioche est le reflet de ce que l’image sainte apporte à l’histoire, à savoir une transcription imagée d’une légende compréhensible par tous et la matérialisation visuelle d’une dévotion et d’un discours.

Bien que le corpus d’images consacrées à la sainte d’Antioche ne se limite qu’à la Provence, il n’en demeure pas moins qu’il en ressort, au fil du temps, une évolution sensible dans les attributs et la gestuelle de celle-ci. Cette évolution intègre les aspirations et les besoins dévotionnels d’une époque : il y transparaît la volonté « épuratrice » du fantastique de l’image de la part de l’Eglise, avec les incidences évoquées précédemment, et un imaginaire remis en question. Ainsi, les représentations de sainte Marguerite d’Antioche en Provence au moyen âge et à l’époque moderne constituent une histoire religieuse par l’image. Cependant, la mémoire collective féminine retient l’image de sainte Marguerite s’extirpant saine et sauve de l’abdomen du dragon avec la protection qu’elle inspire. A l’instar de nombreuses saintes, telles que la Vierge Marie et sainte Anne (pour n’en citer que deux), l’image de la sainte d’Antioche est une des rares expressions figurées relatant un événement typiquement féminin : les douleurs en couches. Dès lors, elle renvoie l’image d’une société angoissée dans de ce qu’elle a de plus précieux : la naissance d’un enfant.

Enfin, sans vouloir déborder du cadre chronologique adopté, nous voulions ajouter que la « pauvre » sainte Marguerite a été exclue du calendrier romain sous S. S. le pape Paul VI. Cette éviction a été motivée par l’inconsistance historique de sa légende. Hippolyte DELEHAYE explique que « tous ces martyrologes en passant de mains en mains n’ont guère gagné aux refontes et aux retouches dont ils ont été l’objet et que l’Eglise a préféré ignorer certaines légendes car tous renferment de nombreuses erreurs »14. Cela explique que les calendriers actuels fêtent au 20 juillet sainte Marina ou sainte Marine en lieu et place de sainte Marguerite d’Antioche. Or, alors que Jacques de VORAGINE, au XIIIème siècle, raconte deux légendes distinctes pour sainte Marguerite d’Antioche15 et sainte Marine16, Raban MAUR17, au IXème siècle, est plus sobre. Il rapporte pour sainte Marguerite18 et sainte Marine19 deux légendes identiques en de nombreux points.

Inconsistance historique, retour en arrière ou  superposition de légendes, autant de questions qui peuvent faire l’objet d’un autre débat...

Notes de bas de page :

1 VORAGINE, Jacques de, La Légende dorée, Traduction de J.-B. M. ROZE, GF-Flammarion, Paris, 1967, Tome I, pages 452 à 455
2 PASTOUREAU, Michel, Couleurs, images, symboles : Etudes d’histoire et d’anthropologie, Le Léopard d’Or, Paris, 1989, page 106
3 Seules les trois premières scènes sont fournies ici avec l’autorisation spéciale du Musée des Beaux-Arts Jules Chéret de Nice (Copyright, Nice Musée des Beaux-Arts Jules Chéret-Muriel ANSSENS, œuvre conservée au Musée : Inv. N. Mba.255)
4 MENOZZI, Danièle, Les images : L’Eglise et les arts visuels, Cerf, Paris, 1991, page190
5 Traduction effectuée par MENOZZI, Danièle, op. cité, page 191
6 VORAGINE, Jacques de, La Légende dorée, op. cité, page 454
7 RABELAIS, François, Gargantua, 1534, Réédition 1997, Imprimerie Nationale, Paris, 1997.
8 MENOZZI, Danièle, op. cité, page 9
9 MOLANUS, Traité des saintes images, Introduction, traduction, note et index par François BOESPFLUG, Olivier CHRISTIN, Benoît TANEL, Les éditions du Cerf, Paris, 1996, page 422
10 CANESTIER, Paul, Les chapelles rurales et les saints populaires du Comté de Nice, Nice Historique, Avril-Juin 1954, pages 54.
11 MAUDET, J., La fontaine Sainte Marguerite, Cahiers de la Chapelle Saint Robert, n°2 (référence incomplète)
12 DURAND, Laurent, Cantiques de l’âme dévote, dits de Marseille, Paris, vers 1850
13 REAU, Louis, op. cité, Tome III/2, page 879.
14 DELEHAYE, Hippolyte, Sanctus : Essai sur le culte des saints dans l’Antiquité, Subsidia Hagiographica 17, Société des Bollandistes, Bruxelles, 1927, page 190.
15 VORAGINE, Jacques de, op. cité, Tome I, pages 452 à 455.
16 VORAGINE, Jacques de, op. cité, Tome I, pages 397 et 398.
17 RABANI, Mauri, Martyrologium, éd. John McCulloh, Corpus Christianorum Continuatio Mediaeualis, XLIV, Turnhout, Typographi Editores Pontificii, 1979, pages 67-68.
18 Vie de sainte Marguerite au « III IDUS IUL » [= 13 juillet] : « C’est à Antioche qu’eut lieu la passion de la vierge Marguerite. Olybrius voulant la déshonorer et la détourner de la foi du Christ, lui infligea de nombreux tourments. Il ordonna qu’on la suspendît à un chevalet de torture et qu’on lui lacérât les chairs avec des ongles de fer acérés. Ensuite, il l’envoya dans une prison obscure où elle triompha des tentations et des séductions du diable qui lui apparut sous la  forme d’un dragon et d’un noir. Sa tromperie ne put en rien lui nuire. Enfin, elle fut décapitée par le glaive du persécuteur et s’en alla vers la vie éternelle. »
19 Vie de sainte Marina aux « XIII Kal IUL » [= 18 juin] : « C’est en ce même jour qu’à Antioche est célébrée la passion de la vierge Marine. Elle endura au nom du Christ les nombreux tourments infligés par le préfet Olybrius. Elle fut enchaînée, emprisonnée, flagellée, et suspendue à un chevalet de torture. Elle aussi, le diable voulut pareillement la tenter et l’anéantir sous la forme d’un dragon et celle d’un noir , mais, grâce au signe de la sainte croix,  il fut mis en fuite et vaincu. Enfin, décapitée par le préfet déjà cité, elle atteignit ainsi la consécration du martyre

Pour citer cet article :

Creusy-Chopard, Martine. "L’image de sainte Marguerite d’Antioche : un imaginaire remis en question". Imageson.org, 15 avril 2005 [En ligne]
http://www.imageson.org/document511.html
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