Bouquets funéraires de bords de route ou « bornes de mémoire ». Par cette expression, j’entends les bouquets (ou tout autre type d’aménagement) posés au bord des routes sur les lieux d’accidents mortels, mis en place pour symboliser le décès d’un individu à un endroit précis. Ce travail anthropologique, réalisé en majeure partie dans le département des Alpes-de-Haute-Provence (entre 2004 et 2006), expose des données recueillies sur le terrain (observations, entretiens), la méthodologie utilisée et propose une analyse de cette pratique de marquage d’une « mauvaise mort contemporaine ». L’accent est mis sur la nécessité d’étudier tous les lieux d’hommage au défunt, démontrant alors que les bornes ne sont qu’une partie visible de tout un ensemble de culte au défunt (autels domestiques, cimetières, sites Internet). Le rapport entretenu avec le végétal (nature et genre des végétaux posés, fréquences de pose, place du symbolique et du pragmatique lors de l’entretien de la borne) y est particulièrement détaillé. De même, les questions de légalité de la pratique (notions d’espace public/privé), de militantisme et d’identité (que ce soit celle du défunt ou celle des poseurs de bornes) sont également développées.
« Une vie humaine à laquelle il est mis fin de façon violente se continue dans une plante »
(Eliade 1964 : 393)1
L’objet de la présente étude, les « bouquets de bords de routes » posés sur le lieu même et à la suite d’accidents mortels, est un signe aux allures évidentes qui se caractérise pourtant par une très grande ambiguïté. En effet, on ne sait trop s’il est posé pour soi ou pour les autres, si c’est un objet privé ou public, s’il est individuel ou collectif, s’il parle des morts ou des vivants, s’il est universel ou personnel. Il montre mais ne verbalise rien, c’est souvent un objet silencieux, fait de secrets qu’il raconte quand même. Ces aménagements sont la concrétisation de l’appropriation symbolique et matérielle d’un lieu tragique, qui reste cependant innomé, à la fois dans la langue française (ou contrairement aux pays anglo-saxons2, aucune expression n’existe pour les désigner), ainsi que dans le discours des personnes touchées3. De plus, il est à noter que si des fleurs entrent dans la composition de tous les mémorials rencontrés, elles ne sont qu’une des expressions possibles de ces commémorations.
Dans le premier travail bibliographique réalisé4, je m’étais attachée à sillonner les divers concepts théoriques, susceptibles d’aider à l’analyse de la mise en place de ces mémorials.
Je m’étais alors interrogée, en premier lieu, sur la mort comme un fait social. Pour cela, je m’étais appuyée sur les analyses d’historiens tels que P. Ariès (1975, 1977) et M. Vovelle (1993), du sociologue E. Morin (1970), et de l’anthropologue L.-V. Thomas (1975). Leurs constats, quant à la perte d’une « mort familière et apprivoisée » (et désormais refoulée et individualisée), servira, en y apportant quelques nuances, mon analyse. Ces auteurs m’ont également orientée vers des réflexions tournées autour des définitions de la « bonne » et de la « mauvaise » mort (Hintermeyer 2004).
Cela m’avait amené, ensuite, à me pencher sur la notion même de rites, profanes et funéraires en particulier, suivant les théories de Van Gennep (1981), L.-V. Thomas (1985) et R. Hertz (1928). Je m’étais alors intéressée à leur fonction symbolique (ressouder le corps social, remettre de l’ordre), ainsi qu’à leur organisation matérielle. Des exemples plus précis avaient été creusés, tels que les nouveaux rituels issus de l’épidémie du sida (les patchworks des noms, Fellous 1998) ou encore ceux mis en place à la suite de catastrophes collectives (Clavandier 2004). J’avais ensuite envisagé la place occupée par la mort, mais cette fois dans sa dimension matérielle et spatiale, me préoccupant des cimetières (Urbain 1998), et des monuments de la Grande Guerre (Prost 1997). Enfin, d’autres voies de réflexion avaient été également ouvertes, de façon plus hypothétique : certaines concernant la notion de lieu public et d’accident (Virilio 2005). D’autres ayant trait à la tendance à l’esthétisation de la mort, au langage des fleurs (Goody 1994), à la place grandissante de l’émotion et à la culture du risque (Le Breton 2002, 2004).
Toutes ces pistes bibliographiques vont donc être confrontées aux données de terrain collectées lors de mon enquête. Celle-ci, réalisée essentiellement dans les Alpes-de-Haute-Provence, de juillet 2004 à juillet 2006, et qui porte sur une cinquantaine de bouquets, va apporter des éléments qui permettront alors d’infirmer ou de confirmer certaines hypothèses de départ.
Ces mémorials amènent à se poser de nombreuses questions qui couvrent un champ de domaines très vaste. Est-ce bien de la mort dont ils parlent ? Sont-ils le seul moyen d’agir après-coup et spontanément sur un bout d’espace, empreint de douleur et de non-sens (une « ultime intimité ») ? Comblent-ils symboliquement par leur présence, le vide béant laissé par une absence ? Ont-ils pour fonction d’éviter la dissolution de l’être perdu dans l’univers, en le représentant et le localisant ? Ont-ils réellement pour vocation d’engager un dialogue avec les autres ?
A travers l’étude de ces bouquets, c’est à la fois les manifestations du deuil, l’ensemble des processus de mémorialisation (Candau 1996) et le rapport à la « mauvaise mort » (celle de personnes « jeunes », arrivée de façon violente et inattendue), que je me propose d’étudier. Dans ce cadre, il s’agit de voir comment l’homme marque matériellement le lieu où s’est produit un accident mortel et de comprendre aussi, grâce au discours des informateurs, ce qui se met alors en place de façon symbolique. Même si elles seront évoquées lorsqu’il sera nécessaire, les questions de sécurité routière (impact de ces bouquets sur les conducteurs), les aspects juridiques (les résultats de procès, par exemple), les conséquences psychologiques de tels drames5 (notamment les notions de culpabilité), et les questions de religion, ne seront que survolées.
Plusieurs démarches comparatives sous-tendront mon étude : l’ici et l’ailleurs (France/États-Unis/Australie…), les différents mémorials entre eux (typologie de bouquets, silhouettes noires), et surtout le rapport extérieur/intérieur (la façon de marquer cette mort à la fois dans l’espace public et dans l’espace domestique). En effet, les bouquets de bord de route sont une partie d’un ensemble, qu’il m’a semblé important d’envisager dans sa globalité. Ainsi, mémorial, tombe, autel domestique, blog, et éventuellement chambre du défunt sont, selon l’expression de F. Faeta (1993 : 76), « autant de segments d’un système unitaire ». Ils réunissent d’une part ce que l’on conserve du défunt, d’autre part ce que l’on met en place après sa disparition. Ce sont des lieux (et des moments) singuliers de douleur qui, comme nous allons le voir, seront étudiés conjointement, au regard des pratiques de commémoration qui s’y déroulent. Ainsi, plus qu’une anthropologie de la mort ou des rites funéraires, je m’attacherai davantage à mettre en œuvre le concept cher à P. Williams (1993 : 96-97), celui d’une « ethnologie du chagrin », si tant est qu’elle soit réalisable….
J’ai donc cherché à saisir quel lien se tissait entre le lieu de la mort, le lieu où repose le corps et le lieu de vie des proches. C’est-à-dire le rapport entretenu avec ces différents espaces, la façon dont il se traduit et la manière dont ils sont marqués. Étudier la place du défunt dans une dimension plus intime (la maison, la chambre, les photographies), m’a permis d’élaborer des problématiques liées à la question du quotidien et de la proximité. Je me suis également particulièrement penchée, dans une optique ethnobotaniste, sur la relation aux fleurs, et au végétal en général, qui prévalent dans ces pratiques funéraires et commémoratives. Enfin, je me suis concentrée sur les notions centrales d’anonymat et d’identité, en repérant les endroits où elles se nichent.
Je commencerai donc par exposer un des intérêts de ce « terrain miné », à savoir la méthodologie mise en place pour faire face à un tel objet. Les différentes étapes de son élaboration, dues aux contraintes inhérentes à ce terrain (difficultés rencontrées, pièges, divers moyens utilisés pour collecter des données ethnographiques), seront exposées ci-après. Je présenterai donc mon cheminement, même s’il n’a pas été linéaire, tant ce terrain a été construit de doutes, d’allers-retours, et de combinaisons entre divers outils. Je présenterai ensuite les huit cas d’études choisis (parcours de vie des informateurs, positionnement par rapport à ces bouquets). J’analyserai enfin ces mémorials, en synthétisant à la fois mes observations de terrain et les enquêtes orales réalisées, et en les confrontant à certains positionnements théoriques. Qui pose quoi, où, comment, avec qui et pourquoi ? seront les questions auxquelles cette étude tâchera de répondre, bases sur lesquelles s’appuiera mon analyse.
Le matériel collecté lors de cette étude, et présenté ici, ne diffère pas fondamentalement des enquêtes ethnologiques habituelles. Il est essentiellement composé :
d’iconographie (carte géographique, photographies),
de résultats d’observations (juillet 2004-août 2006) consignés dans un journal de terrain,
d’extraits d’une quinzaine d’entretiens oraux et écrits, réalisés entre avril 2006 et juillet 2006 (huit avec des parents de défunts, et les autres avec une fleuriste, des responsables de la Direction Départementale de l’Équipement et de la Préfecture des Alpes-de-Haute-Provence, des amis d’un défunt, une photographe et un responsable de la Prévention routière),
de lectures de témoignages, d’articles de journaux,
de recherches en archives,
de consultations d’émissions de télévision et de sites internet.
Cependant, ces outils traditionnels (visites de sites6 et entretiens) ont dû être modulés afin de s’adapter à cet objet d’enquête et à ce terrain, qui présente un certain nombre de caractéristiques. C’est l’historique de ces variations, leurs particularités et leur justification, que je vais expliciter maintenant.
Mon travail de terrain a donc connu diverses étapes, et plusieurs types d’obstacles, que je vais décliner ici. Ce terrain d’enquête peut-être aisément rapproché d’autres terrains contemporains, au sens où, comme le dit D. Albera (2001 : 7), il comporte un certain nombre de « mines » (« […] il existe toute une série de « mines » méthodologiques et épistémologiques disséminées particulièrement dans les terrains contemporains »). Comme cette expression l’indique, il est double : dangereux et nécessitant une progression précautionneuse comme dans un champ de mines, mais tout aussi riche à exploiter qu’une mine d’or.
Ainsi, le thème abordé touche à la douleur intime et au tabou. Il génère facilement des jugements moraux à l’encontre de la personne qui s’y intéresse, et peut donc piéger le chercheur en le faisant tomber dans des analyses de surface faites de lieux-communs. Ce terrain m’a souvent mise dans une position inconfortable, non pas physique (même si prendre des photos s’est avéré parfois périlleux), mais plutôt mentale. Cela c’est d’abord traduit vis-à-vis de moi-même, par la nécessité d’adopter une posture saine et claire face cet objet. Pour cela, il m’a d’abord fallu prendre conscience de mes propres à priori, de mes peurs existentielles, et affronter mes limites avec lucidité. Ce n’est qu’ensuite, que j’ai pu commencer à travailler sur l’attitude à adopter face à mes interlocuteurs, en tâchant d’être « humaine » tout en restant objective.
Les difficultés rencontrées au cours de ce terrain sont de cinq ordres :
définir la zone géographique de l’étude,
trouver les outils adaptés,
retrouver les poseurs de bornes,
trouver parmi eux des informateurs qui acceptent de témoigner,
avoir une vision synthétique de situations très hétérogènes (accident récent ou ancien, niveau de travail du deuil, type d’accident, origine géographique des interlocuteurs, religion, âge de la personne décédée, circonstances de l’accident, décès d’un enfant unique ou non…).
Dans un premier temps, la méthode employée a été fortement dictée par le choix d’un secteur géographique précis. Celui-ci, centré essentiellement sur le département des Alpes-de-Haute-Provence (04), obéissait alors à des contraintes matérielles personnelles (département de résidence, et emploi à plein temps). Ce choix, par sa proximité, paraissait faciliter la réalisation de l’enquête ethnographique. Cette délimitation géographique, malgré son aspect arbitraire, se révèle pourtant pertinente, étant donné le nombre assez important de mémorials présents sur les grands axes routiers des Alpes-de-Haute-Provence. La carte (fig.1) présentée ici permet de visualiser une des étapes primordiales de mon travail : la localisation des mémorials7 dans ce département (entre juillet 2004 et août 2006), et leur intégration par la suite dans une base de données documentée. Elle apporte ainsi des informations sur l’importance en nombre du phénomène8, mais également sur leur répartition dans le système routier.
Bien d’autres bouquets ont été repérés (170 en tout à ce jour dans ma base) et analysés. Ils l’ont été dans différentes régions de France, de façon aléatoire, au gré soit d’informations orales, soit de parcours en voitures personnels. Ils se situent dans des départements limitrophes (Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Alpes-Maritimes…), ou éloignés (Pyrénées, Deux-Sèvres…). Les mémorials étudiés dans les Alpes-de-Haute-Provence sont au nombre de 52, chiffre qui comprend également deux croix en pierre dressées pour des accidents de charrettes datant de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, une plaque pour un accident de planeur, une stèle pour un cycliste décédé et deux bouquets retrouvés sur des sentiers de randonnées 9.
J’ai pensé, au départ, exploiter les seuls indices à ma disposition, et « partir des bouquets » pour essayer de remonter jusqu’aux gens qui les ont posés. Ainsi, l’étude s’est de prime abord centrée sur un groupe de mémorials, objets qui devaient m’aider ensuite à constituer le groupe humain d’étude. Ne disposant quasiment jamais d’informations sur ces mémorials (peu de ceux repérés comportent des éléments sur l’identité des défunts, j’y reviendrai), cette méthode a demandé beaucoup de recherches adjacentes, et a permis de rencontrer cinq informateurs.
Une seconde méthode, consistant à entrer directement en contact avec un groupe de personnes, ayant perdu un proche dans un accident, et inscrits dans une démarche militante (du type adhésion et bénévolat dans une association visant à la prévention routière), aurait peut-être donné des résultats plus rapides et probants.
Face aux difficultés rencontrées pour trouver suffisamment d’informateurs acceptant de se livrer dans les Alpes-de-Haute-Provence, j’ai aussi employé cette seconde méthode. Je me suis alors dirigée vers des personnes engagées dans le militantisme, donc davantage susceptibles de parler facilement10. J’ai trouvé cet appui dans le réseau national des relais de l’association Marilou11 (créée par Nadine et Philippe Poinsot), ce qui a eu pour conséquence essentielle d’entraîner un éclatement de ma zone d’étude initiale. Deux entretiens ont alors été fait par téléphone, et un par écrit, avec des personnes résidant en Savoie et dans l’Oise. Même si je n’ai pas pu observer par moi-même les mémorials, les tombes et les autels domestiques, la plupart des informateurs ont accepté de me faire parvenir des photos.
Pour arriver à faire le lien entre un bouquet, un accident et les personnes qui l’ont posé, j’ai suivi plusieurs pistes. La première a consisté à faire une enquête orale auprès de personnes originaires de la région et impliqués dans la vie locale. Cela m’a permis d’obtenir quelques premiers éléments d’information, notamment des noms et des dates d’accidents.
La seconde a été de dépouiller les archives des quotidiens régionaux Le Provençal et La Provence12 en remontant sur dix années en arrière : ce dépouillement m’a renseignée sur certains accidents, susceptibles de correspondre aux bouquets observés. Cependant, les articles de journaux ne mentionnent pas toujours les noms des défunts (par choix de la famille ou parce qu’au moment de la rédaction du papier, l’identité n’en est pas connue par le journaliste), et ensuite, lorsque l’information est présente, retrouver les proches demande une très longue enquête. En effet, les personnes ont parfois déménagé ou ne figurent pas sur l’annuaire. Ou bien encore, lorsque l’on retrouve des personnes ayant le même nom de famille, il est parfois difficile de savoir quel est le lien de parenté avec le défunt, rendant périlleuses les possibilités de contact (il peut s’agir de parents fâchés, de couples séparés, etc.).
J’ai établi un listing des bouquets, organisés selon les critères suivants :
les bouquets dont je sais à quels accidents ils correspondent, mais trop récents selon moi pour contacter les proches (4 accidents sur 52 remontent à seulement 10 mois et moins),
les bouquets sur lesquels je n’ai pas pu retrouver assez d’informations, soit la date de l’accident, soit un nom de famille, pour remonter la filière (soit 32 sur 52),
les bouquets pour lesquels j’ai le nom du défunt, mais dont je n’ai pas retrouvé la famille (soit 4 sur 52).
Restent donc sept bouquets dont les personnes ont pu être repérées. Pour la première prise de contact, j’ai opté pour l’envoi d’un courrier, moyen d’approche qui m’a paru le plus décent, et le plus « psychologiquement » recevable par les gens (plutôt qu’un appel téléphonique impromptu). Ces courriers, qui exposent ma démarche et donnent quatre moyens de rentrer en contact avec moi (deux numéros de téléphone, une adresse postale et une adresse mail) n’ont reçu que peu d’échos. En effet, sur sept lettres envoyées dans les Alpes-de-Haute-Provence, deux ont fait l’objet d’une réponse téléphonique. Devant le peu de réponses, j’ai pris le parti de relancer les gens qui n’avaient pas répondu, cette fois par téléphone : une personne m’a indiqué qu’il n’était pas le poseur de bouquet mais qu’il s’agissait de son ex-femme. D’autres ont clairement répondu qu’ils ne souhaitaient pas en parler. Enfin, un proche d’endeuillée m’a répondu deux mois après par SMS13 (« Un mémoire sur la douleur ? Sur l’étalage de son désarroi ? Sur l’incompréhension d’un destin ? Pas facile de pénétrer l’intimité des gens… des croyances désuètes qui ne rassurent pas … pour ma part je suis opposé à ces signes qui ne font qu’amplifier le chagrin, bon courage »).
Il faut préciser que j’ai accompagné ce courrier d’un article paru dans La Provence14 traitant du blog que j’ai réalisé (et sur lequel je reviendrai par la suite). Cela avait pour but de tranquilliser les gens sur ma démarche, et de les rassurer sur les objectifs poursuivis. A la suite de la parution de cet article, une seule personne m’a appelée pour témoigner (C.H), et surtout pour m’exprimer sa vive opposition à ces signes. Une autre voie méthodologique, prenant davantage en compte des informateurs clairement positionnés contre ces bouquets de bords de route, pourrait être riche d’enseignements.
J’ai été également confronté à une autre difficulté, inhérente à ce sujet : les endeuillés n’ont, pour la plupart, jamais cherché à créer délibérément de liens avec d’autres personnes ayant vécu un drame similaire. Ainsi, le système de renvois, et de réseaux d’informateurs, n’a jamais pu être utilisé, à l’exception de deux cas. En effet, deux informatrices m’ont orientée vers des personnes vivant la même situation. Il s’est avéré qu’aucune d’elles, malgré le fait d’être recommandées par leurs connaissances, n’a répondu à ma demande (ni favorablement, ni défavorablement). J’ai aussi constaté, à plusieurs reprises, que lorsqu’il y avait une possibilité d’entrer en contact avec un poseur de bouquets, un système d’inter-protection se mettait rapidement en place. Il arrive souvent que les gens, en lien proche avec des endeuillés, les protègent (« il/elle est trop fragile », « il/elle ne pourra pas en parler »), refusent de jouer les médiateurs, et même de donner leurs noms.
Au cours des entretiens, certaines personnes m’ont fait part de la difficulté à parler de ce sujet, et cela quelle que soit la durée écoulée depuis la perte du proche : « Le premier pas est difficile, dire, et puis tout ressortir… » (R.A) ; « Même maintenant j’ai beaucoup de difficulté d’en parler » (B.N). D’autres, au contraire, ont envisagé ces rencontres d’une autre façon : « J’ai été séduit par votre approche parce que ça nous donne l’occasion de parler de notre fils et chaque fois qu’on m’offre une occasion je suis ravi d’en parler, que ce soit avec des proches ou des étrangers comme vous. C’est une démarche qui m’est agréable […] vous nous rendez service de nous faire parler de ça, ça nous fait plaisir et puis on avance dans notre démarche aussi, on s’explique des comportements, on en parle pas dans le couple de ça, c’est pas que ça nous fasse souffrir, c’est qu’on partage difficilement… » (J.P) ; « C'est pour ça que j'ai souhaité vous rencontrer pour vous donner, en toute simplicité mon avis sur la question. Beaucoup de gens ont du mal à faire la démarche. Et puis c’est un sujet où il en y a en beaucoup qui veulent pas… » (C.H).
Ce terrain a eu pour particularité d’attirer de forts à priori sur la démarche poursuivie (parfois qualifiée de « déplacée »), des jugements rapides à l’emporte-pièce (j’ai souvent été accusée d’être une personne « voyeuriste », ou « cynique »), ou bien encore de fortes réactions morales (« utiliser le malheur des gens pour un plaisir intellectuel malsain »). Travailler sur la mort et le chagrin qu’elle engendre, en parler ou souhaiter échanger sur le sujet est très suspect, et le contexte d’une recherche scientifique ne tranquillise pas les esprits, bien au contraire. Mon moteur n’ayant bien évidemment pas été le goût pour la souffrance des autres, je pense qu’une telle étude peut servir à nommer la douleur.
Cela a donc exigé de la part du chercheur un positionnement particulier, surtout vis à vis des informateurs. Davantage que la plupart des sujets, une enquête liée à la mort requalifie la place de l’empathie, réclame un travail de distanciation, une éthique et une psychologie que j’ai tâché de mettre en œuvre. J’ai donc dû, à plusieurs occasions, « utiliser la tension existant entre la dimension de la distance et celle de la proximité, avec les inconvénients et les inconforts que cette tension génère, comme un vecteur de connaissance. » (Albera 2001 : 10). En effet, les entretiens ont été des moments, où il a fallu dans le même temps, être capable de s’approcher assez près de la douleur de l’autre, sans perdre de vue ses propres objectifs de connaissance.
Ainsi, expériences humaines très fortes (et souvent difficiles pour le chercheur, comme pour l’informateur), les entretiens se sont tous passés en limite, juste au bord des larmes. Ils sont faits de beaucoup de silences, de fins de phrases en suspens (ce qui explique les nombreux points de suspension dans les transcriptions d’entretiens), et de quelques sanglots. Étant donné le courage dont ils ont fait preuve pour parler, et le regard posé sur leur intimité, il aurait été difficile de pousser les informateurs plus loin dans les questionnements, sans tomber dans l’indécence. La difficulté du sujet abordé a donc nécessairement entraîné une certaine retenue, voire également une grande gêne au moment de certaines demandes spécifiques à l’étude, comme par exemple l’autorisation de prendre des photos des chambres, des tombes, des autels domestiques…. Pourtant, une fois le cap de la demande franchie, les informateurs y ont tous répondu favorablement, dans un climat de confiance à mon égard. Le « retour à l’informateur » risque quant à lui, s’il a lieu, d’être très délicat.
Au niveau du rendu de la collecte, j’ai tâché lors de la transcription des entretiens oraux, de rendre compte de ces silences et de ces hésitations. De même que, j’ai transcrit les commentaires reçus sur le blog tels qu’ils m’ont été transmis (laissant apparaître le style SMS de certains), j’ai aussi pris le parti de conserver les « émoticônes »15 disséminés au gré du discours d’une des informatrices qui a répondu (selon ses préférences) par écrit à mon questionnaire. Enfin, un entretien avec une adolescente, amie d’un défunt (S.F), a été réalisé en direct sur MSN Messenger16.
Ainsi, face à la difficulté rencontrée pour récolter du discours, les formes classiques de l’enquête, avec des entretiens oraux enregistrés sur place, en présence de l’informateur, ont dû ici s’assouplir. J’ai pris en compte mes compétences et mon tempérament, je me suis adaptée à la spécificité du sujet (un sujet sur lequel les gens n’osent pas ou ont beaucoup de mal à s’exprimer oralement), ainsi qu’aux nouvelles formes de communication prisées par les informateurs contemporains. Même si les enquêtes orales, réalisées de visu, restent inégalées dans la qualité du contact humain créé et dans la qualité des informations recueillies (en particulier grâce aux relances), il me semble que dans ce cas précis, d’autres formes d’expression (notamment toutes celles qui passent par le langage écrit17) peuvent être autant instructives. Les entretiens réalisés, quels que soient les médias utilisés, se sont révélés fondamentaux pour aborder cette pratique. Seul le discours des poseurs permet de saisir les nuances qui se nichent dans ces pratiques personnelles, parfois invisibles à l’œil, et sans lesquelles ces mémorials peuvent faire figure d’une grande uniformité.
J’ai décidé de me livrer à une expérience ethnographique novatrice, et de créer un blog18 sur cette recherche. Celui-ci a été mis en ligne le 11 septembre 2005, et répond à plusieurs objectifs. Il correspond d’abord à la volonté de garder une trace de cette pratique, et ainsi de contribuer à un éventuel historique. Ensuite, je l’ai perçu comme un outil de travail ethnographique, un possible moyen contemporain de recueillir de la parole sur ce sujet, cela par le biais des commentaires et des réactions (ce que permet l’outil blog). Je l’ai conçu comme une éventuelle source pour d’autres chercheurs, travaillant sur des thématiques semblables et/ou proches, en Europe et ailleurs (ce genre de site n’existant pas encore en France). Enfin, il a été une sorte de « béquille psychologique », me permettant de me délester du poids mental qu’une telle recherche représente.
Il m’a d’une part amenée à réfléchir à des questions de présentations, mais également à la façon de nommer ces bouquets. Le terme « bornes de mémoire » est une référence à l’expression anglaise « roadside memorial ». C’est un terme qui combine à la fois les notions de marquage intime, mais précis, du territoire et de la route, les notions de frontière, et les aspects commémoratifs. C’est une expression que j’utiliserai désormais tout au long de cette étude, et qui me servira à désigner ce que je nomme tantôt « mémorials de bords de route », tantôt « bouquets de bords de route ». Ces expressions ne me satisfont guère car elles ne conviennent que partiellement aux objets étudiés19 : le terme « mémorial » est connoté et évoque d’autres types de monuments ; le terme « bouquets » n’est pas juste, puisqu’il donne une vision parcellaire de ces aménagements (parfois bien plus complexes qu’un seul bouquet de fleurs).
Au niveau de l’aspect général du blog, j’ai volontairement décidé de lui donner un ton très neutre, au risque de paraître un peu « froid » et insensible. Il est composé d’une présentation (en français et en anglais) sur la démarche poursuivie, de nombreux liens vers des bornes de mémoire internationales, d’une bibliographie et d’articles sur les bornes françaises que j’ai repérées, organisées par départements. Les articles20 y sont établis selon un schéma strictement identique. Une première partie comporte des informations générales : le nom de la commune et du département où se trouve la borne, le numéro de la route, la localisation, l’événement commémoré (il reste souvent » inconnu », et nous n’y mentionnons jamais l’identité des défunts21), la source de l’information et l’évolution de la borne. Une seconde partie plus descriptive, avec des photographies des bornes prises à différents moments pour en suivre l’évolution, les dates de prise de vue et leur description.
La création de ce blog a été un bon support de travail, car il m’a aidée à structurer ma pensée et à la clarifier, afin de la présenter à un public plus « large » que le public spécialisé universitaire. Cependant, en terme d’échanges denses espérés (de paroles, de photographies, de témoignages, de réactions, etc.) il n’a pas vraiment répondu aux objectifs escomptés, rendant cet outil difficile à utiliser. S’il faut bien entendu prendre en compte des questions spécifiques au monde d’Internet (en particulier l’indexation et le référencement des blogs par les moteurs de recherche dédiés, seuls moyens d’être « visible et connu sur la toile »), et si son audience est restée limitée, ce blog a joué le rôle d’indicateur quant à la possibilité de parler du marquage public de certaines morts, et quant au fait de l’exposer. Ainsi, j’ai reçu 20 commentaires22 en un an. La plupart des personnes y expriment leur ressenti par rapport à ces bouquets et à l’idée du blog23, et d’autres ont permis de compléter les articles en donnant des renseignements (qui restent à vérifier) sur certains accidents.
Par ailleurs, une tentative de débat sur le forum de discussion de la plate-forme de l’hébergeur du blog (http://www.over-blog.com) a apporté quelques réactions du type : « Un peu cynique !!! Penses aux parents des victimes qui tombent sur ton blog, se servir du malheur d’autrui pour faire un blog, je ne suis pas pour, c’est toi qui vois » (legrand60) ; ou encore « J’avoue que rentrer dans le deuil des autres me gène un peu… toutes ces bornes ou bouquets sont des sortes de commémorations privées et je n’ai guère envie de m’immiscer dedans… en revanche, j’ai vu aux infos (la 1 sans doute, c’est bien leur genre) que dans un département, le préfet ou sous-préfet a demandé à la famille de retirer une telle plaque… ça, je trouve ça révoltant…. Mais laissons le deuil des autres en paix » (Arwen). Ce blog m’a permis d’évaluer à quel point une thématique en lien avec la mort, inspire soit du silence, soit du rejet et un soupçon de malveillance à l’égard des endeuillés, deux éléments qui bloquent toute discussion.
Lors de cette enquête, le rapport à la photographie s’est posé de trois manières : les photographies que j’ai réalisées (Piette 1992), celles de photographes professionnels, celles faites par les proches des défunts et visibles soit sur les bornes, sur les tombes, dans les maisons ou sur les blogs, etc.
Face à un objet aussi visuel, l’utilisation de la photographie s’est imposée de manière évidente, m’obligeant à mettre en place une grille de critères à suivre, au moment des prises de vue24. Il m’a paru fondamental de porter attention à deux choses essentielles : l’évolution des bornes (en retournant régulièrement sur les lieux), et la prise en compte de leur environnement. Ainsi, lors de la prise de vue, intérêt a été porté au contexte général dans lequel est posé la borne (positionnement par rapport à la route, visibilité du mémorial, support), cela dans le but d’apprécier correctement la borne, et de rendre compte de ce qu’elle est dans sa globalité. De plus, j’ai tenu à prendre des gros plans de nombreux détails (systèmes d’attache, objets, aménagements) qui donnent toutes sortes d’indications.
Un autre phénomène m’a interpellé : celui de l’attrait grandissant pour un tel sujet, de la part de photographes professionnels français25. Cela m’a conduite à prendre contact avec certains d’entre eux, d’une part pour comprendre leurs problématiques, et leurs attitudes, par rapport à cet objet photographique spécifique, mais également avec l’éventuel projet « d’utiliser » leurs documents dans mon étude. Il s’est finalement révélé difficile d’intégrer ces sources dans mon analyse, et ce pour diverses raisons : les photographies ne sont pas toujours identifiées et localisées précisément ; quasiment aucun photographe n’a suivi les mêmes bornes sur une longue durée ; l’angle, le cadrage et le point de vue esthétique pris, induisant fortement le discours du photographe, perturbent trop l’analyse (il faudrait peut-être avoir accès à toutes les planches contact) ; enfin les photographes n’ont eu de contact avec aucun poseur de bouquets.
Ensuite, au cours de l’enquête, j’ai été confrontée à l’importance de la photographie, pas tant sur les bornes de mémoire (où elles restent relativement rares dans les cas étudiés), mais davantage dans l’espace domestique. Ainsi, la plupart du temps, les informateurs ont tenu dès le début des entretiens à me montrer une photo de leur proche disparu, et le visionnage de l’album photo réalisé sur le défunt, a été également un moment important de la plupart des rencontres. De plus, des photos sont en général présentes (de façon ostensible, ou plus discrète) sur les murs de leur maison, et elles sont l’élément phare autour duquel s’organise l’autel domestique.
Je me suis penchée sur trois ouvrages, trois témoignages phares de personnes s’étant, à la suite de la perte de leur enfant dans un accident de la route, engagés dans des luttes militantes contre l’insécurité routière. Ces trois personnes médiatiques, Geneviève Jurgensen, Christiane Cellier, et Philippe Poinsot ont fondés respectivement La Lutte contre la Violence Routière (LCVR, 1983), la fondation Anne Cellier en 1986 (qui n’existe plus aujourd’hui) et l’Association Marilou, les Routes pour la vie (2003).
Il a été intéressant de voir que les deux premières ne font aucune référence à une quelconque mémorialisation sur le lieu même de l’accident. En revanche, le témoignage de Philippe Poinsot (2004) diffère fortement en cela. En effet, la fabrication, la pose, les visites et l’impact du « panneau » (comme il surnomme le mémorial élevé à la mémoire de leur fille Marilou), sont racontés en détail. Autre point intéressant en terme de médiatisation : il figure en photo, en quatrième de couverture.
En ce qui concerne le domaine de la fiction26, j’ai rencontré à ce jour encore peu de romans27 qui évoquent cette pratique.
Les seuls documents d’analyse anthropologique, écrits sur ce thème, auxquels j’ai pu me référer, sont des études américaines et australiennes. Je n’en ai pris connaissance qu’environ un an après avoir commencé mon terrain, ce qui a dans le même temps, perturbé et enrichi ma façon de l’envisager. Ainsi, elles m’ont apporté des éléments d’analyse intéressants, mais elles n’ont pas réellement pu m’aider au niveau des choix méthodologiques à faire. Ces études m’ont permis, par comparaison, de faire des parallèles très instructifs sur les différentes méthodes d’approche possibles de mon objet, me renseignant à la fois sur les diverses manières de porter un regard ethnologique sur cette pratique (comment on la met en œuvre sur le terrain, ce que l’on retient du terrain, ce qu’on en tire comme informations et comment on les présente), ainsi que sur le contexte culturel dans lequel le terrain prend pied (les questions de mort et de deuil ne peuvent s’aborder de manière identique selon les chercheurs et les cultures28). Ces études m’ont donc aidée d’une part, à prendre conscience que des poses de bouquets se pratiquent au bord des routes dans la plupart des pays « industrialisés »29 et qu’ils n’ont pas nécessairement le même aspect. D’autres part, qu’ils renseignent sur la culture de laquelle ils sont issus, et ne semblent donc pas pouvoir être appréhendés de la même façon.
Je vais donner quelques exemples de divergences dans les façons de procéder face à ce même objet, et les raisons (pratiques, culturelles et scientifiques) pour lesquelles je n’ai pas pu, et/ou voulu, transposer certaines méthodes d’enquêtes à mon terrain. Ayant entamé mes observations en juillet 2004, j’ai été sensible à certaines particularités de ces mémorials. Particularités dont il m’est apparu clairement qu’elles réclamaient une méthodologie spécifique. Je pense là, en particulier, à leur évolution dans le temps. Dans ces études, chaque bouquet est généralement pris en photo, et intégré dans une typologie, tel quel, à un instant « T ». Or, j’ai constaté que ces « bouquets » ne sont pas des objets figés, mais bien des dispositifs évolutifs et en mouvement, qu’il faut tâcher de dater, et si possible de situer dans le processus de deuil. Il me semble donc, que disposer d’un temps d’observation relativement long est important, mais également que rendre compte des fréquences et de la nature des transformations observées (voire les disparitions et/ou les éventuels abandons progressifs)30 est plus juste. J’ai mis ce choix en pratique dans les photographies des mêmes bouquets, prises à différents moments, selon un calendrier régulier31, et récapitulés dans mes notes d’observations.
Ensuite, aucune de ces études ne porte attention à la dimension de l’espace domestique des endeuillés. Aucun regard ne semble avoir été posé sur les chambres des défunts et les autels, ou du moins ce n’est jamais mentionné, ni photographié. Comment interpréter cela ? Est-ce dû au fait que ces autels domestiques n’existent pas, que le chercheur n’en a pas vu l’intérêt, ou bien à la façon dont les enquêtes ont été menées ? « Most interviews were conducted in my office at my place of employement ; however, on a few occasions I met with informants at their offices/places of work » (Caillouet 2005 : 63). J’aurais pu moi aussi passer à côté de cet aspect insoupçonné, si je n’avais pas été faire mes entretiens au domicile des informateurs.
Enfin, les éventuelles difficultés liées aux enquêtes orales ne sont guère abordées. Le moyen pour trouver des informateurs est évoqué par un seul chercheur, qui fait état de l’appui de ses connaissances, et de son intégration dans le terrain étudié. En ce qui nous concerne, n’étant pas originaire des Alpes-de-Haute-Provence et n’y résidant seulement que depuis quelques années, notre réseau personnel ne s’est pas révélé assez étendu, pour faire entrer en jeu des appuis amicaux. De plus, il n’est quasiment jamais fait mention de problèmes pour trouver des informateurs qui acceptent de témoigner : « Through my daily interactions, I would ask persons if they would be willing to allow me to interview them. Most of the time, community members were willing to do so. » (Caillouet 2005 : 63). Il est alors difficile de savoir si le chercheur n’a pas interprété cette donnée du terrain comme une information en soit, ou s’il s’agit d’un rapport culturel à la mort différent.
Au niveau de l’analyse de la pratique, les études anglo-saxonnes l’ont envisagée de différentes manières. Elles sont souvent axées sur les questions de religion et de spiritualité32; elles se préoccupent beaucoup de différences régionales (ce qui, suite à nos observations, ne s’est pas avéré très pertinent en France), et d’impact sur la communauté (réalisant des enquêtes auprès d’interlocuteurs qui ne se limitent pas aux poseurs de bouquets). Ces chercheurs s’interrogent beaucoup sur la finalité des mémorials, et sur leur rôle social. Ainsi, les Australiens K. Hartig et K. Dunn (1998) ont mis l’accent sur leur part dans la construction du genre masculin et du machisme dans l’état australien de Newcastle, et R. Smith (lors de son étude sur les bouquets du Pacific Highway, 1999) voit en eux une critique des conditions de circulation. J’ai donc pris en compte ces éléments de réflexion, mais ai décidé d’envisager cette pratique sous des angles différents, peu relevés par ces auteurs.
Les huit cas étudiés plus précisément dans cette étude, ont l’intérêt de présenter des situations très diverses. Les entretiens (en dehors de celui fait par écrit avec N. Poinsot), ont tous été enregistrés33 avec l’accord des informateurs. En ce qui concerne le respect de leur anonymat, j’ai pris les dispositions habituelles pour les proches (initiales fictives34, localisation géographique très large et floutage des photographies où pouvait apparaître le nom de famille), mais j’ai eu beaucoup de difficultés quant aux prénoms des décédés. En effet, il m’est apparu qu’opter pour la solution d’une fausse initiale les aurait fait mourir symboliquement une seconde fois. Ainsi, par respect pour le défunt et ses proches, j’ai pris la décision de mettre le vrai prénom en entier. De plus, ce prénom (voire le nom de famille) apparaît sur certaines bornes, ce à quoi les parents tiennent fortement. Je n’ai donc pas retouché les photos des bornes, qui sont alors telles que visibles par chacun dans l’espace public ; par contre j’ai particulièrement porté attention aux photographies des tombes (tombes des décédés et tombes avoisinantes).
Les huit entretiens réalisés avec ces informateurs avaient plusieurs orientations :
le lien fait entre le lieu de la mort, celui où repose le « corps » (fréquence du rapport entretenu avec ces différents lieux, comment il se traduit, etc.) et les traces du défunt dans la dimension plus « quotidienne » et intérieure qu’est la maison,
la question du rapport aux fleurs,
la légalité d’une telle démarche,
la place du « militantisme » (le rapport à l’engagement, aux silhouettes noires, etc.),
et les diverses croyances (religieuses, spirituelles).
Il convient de préciser qu’il s’agit uniquement de personnes confrontées à la perte d’un proche dans des accidents de la route. En effet, des bornes sont mises en place pour des accidents autres (nous en avons repéré pour des accidents liés aux loisirs - planeur, cyclisme, alpinisme35 -, ou même au travail), mais les recherches auraient été encore plus complexes. J’ai, de plus, tendance à penser que quelle que soit la cause du décès - s’il est accidentel -, le processus reste semblable.
Les informateurs sont tous des parents ayant perdu un enfant (parfois unique, dans deux des cas), mais il s’agit là d’un hasard de l’enquête, et non du choix délibéré d’un certain type d’informateurs. Les défunts avaient respectivement les âges de 9, 15, 16, 19, 20, 21, 23 et 29 ans. Ils correspondent aux types de défunts dont la mort est le plus souvent marquée dans l’espace public36. Les accidents dont il s’agit ici s’échelonnent entre 1986 pour le plus ancien, et 2005 pour le plus récent (1986, 1997, 1998, deux en 2002, 2003, 2004 et 2005). Ils ont tous fait l’objet, à l’exception d’un cas, d’une pose de borne sur le lieu de l’accident.
Au niveau géographique, quatre informateurs résident dans les Alpes-de-Haute-Provence, un dans les Bouches-du-Rhône, deux dans l’Oise et un en Haute-Savoie. Les accidents ont tous eu lieu (à l’exception d’un) à proximité, ou dans les environs, de leur lieu de résidence. Les informateurs sont issus de milieux socioprofessionnels différents, et ils sont pour la moitié originaires de l’endroit où ils résident. Les autres n’y sont pas nés, mais y sont arrivés soit depuis plusieurs années déjà (donc ils sont intégrés dans leur environnement social), soit depuis parfois peu de temps.
Cinq d’entre eux sont membres, la plupart du temps très actifs, d’associations qui ont pour but de lutter contre l’insécurité routière : un est membre de la Ligue Contre la Violence Routière (LCVR), et les quatre autres (avec les fondateurs) sont adhérents de l’association Marilou.
Dans un seul des cas, j’ai rencontré le couple ensemble. Dans les autres situations, je me suis entretenue avec deux pères (un dont la femme est décédée, et l’autre ne souhaitant pas que je rencontre sa femme, qui pose les bouquets), et tous les autres entretiens ont été réalisés avec les mères.
Les cas choisis présentent diverses façons de marquer ce lieu : autant dans la forme, dans la fréquence que dans la relation à cet endroit. Ainsi, nous trouvons des fleurs artificielles, des fleurs fraîches, des aménagements plus complexes combinant toutes sortes d’éléments
(panneaux, silhouettes, fleurs, arbres, objets, bougies, écritures diverses, etc.). Enfin, le rapport au corps défunt est différent : quatre ont été inhumés, et quatre incinérés.
Donatien est décédé le 15 août 2003, à l’âge de 29 ans, lors d’un accident de la route survenu dans le pays dignois (Alpes-de-Haute-Provence). Sa mère (R.A, 53 ans), avec laquelle j’ai fait deux entretiens, s’est depuis engagée avec son mari dans le militantisme. Ils sont devenus membres actifs de l’association Marilou. Elle raconte ainsi les circonstances de l’accident : « Ça s’est passé à 200m d’ici, la nuit du 14 au 15 août vers 3h du matin, Donatien rentrait du travail, il était serveur dans un bar, donc à la sortie du travail, il s’est douché puis il est allé faire un tour à la boîte qu’y avait au plan d’eau. Il est resté un petit moment, puis il est rentré et sur le chemin du retour, y’a un chauffard avec un coéquipier, un copilote à côté qui l’a fauché au niveau de… je ne saurais pas trop… après le virage, juste là là… c’était un jeune qu’on connaissait qui était à l’école avec mon fils, le second, et ce jeune avait bu et fumé du haschich et avait pris un rail de cocaïne juste une demi heure avant… ».
Son engagement militant ne l’a pourtant pas amenée à poser de bouquet, et à marquer ce décès sur la voie publique. Il m’a, donc paru intéressant, pour ces deux raisons, de réaliser un entretien avec cette personne, en contrepoint avec les autres études de cas. Pour expliquer le fait qu’ils n’aient pas posé de bouquet (car il s’agit d’une décision commune), R.A insiste bien sur le fait qu’ils ne l’auraient pas supporté. D’une part ils ne connaissent pas le point exact de l’impact, d’autre part, c’est une route qu’ils empruntent quotidiennement, et cela remuerait leur douleur en permanence : « Parce qu’autrement je ne passe plus par là. Mon mari la prend quatre fois par jour pour aller au travail, et c’est une route, c’est juste là au stade… donc c’est une route, on y passe très souvent, donc si je savais où c’était je ne passerai plus… ». Enfin, elle aurait « l’impression de l’écraser une nouvelle fois… non, on ne pourrait pas… on serait obligé de faire tout le tour de la ville pour ne pas passer dessus, c’est le fait de passer dessus qui me gêne ».
Toute la famille a fait le choix de l’incinération pour Donatien : « L’incinération c’est comme ça, on en avait pas parlé, personne en avait parlé, avec son frère on s’est dit « ben qu’est-ce qu’on va faire ? », et puis on a choisi d’incinérer, que c’était le meilleur, c’était la meilleure façon… peut-être lui qui était si discret de dire, ça lui ressemble… loin de nous cette idée de parler de ça hein, on parlait de tout sauf de ça...».
Les cendres sont réparties dans deux endroits. Une partie est dans la tombe des parents de R.A (fig.2) : « il y a sa photo, parce que ce n’est pas notre tombe, il faut dire, c’est celle de mes parents, il n’y a même pas son nom, il n’y a rien du tout, il y a le nom de mes parents, et c’est tout, parce qu’on y pensait pas à ça». R.A précise qu’au début elle allait au cimetière tous les jours, et que désormais elle y va deux fois par semaine. L’autre partie des cendres est à leur domicile : « il est à la maison, il y a quelque chose ici, une partie des cendres, parce qu’il fait partie de la maison, il faut qu’il soit là pour tous les événements qu’on vit il est avec nous, il est présent même s’il y est pas quoi… (pleurs)… c’est difficile d’en parler… oui il est à la maison et puis voilà… ».
Ainsi, le décès de leur fils est également marqué dans leur espace domestique par un petit autel (fig.3), assez discret, et placé dans une pièce à part qui leur sert de bureau. De même un pêle-mêle (fig.4), que R.A a fait à la suite du décès, est posé sur la bibliothèque de Donatien, installée dans la même pièce : » C’est un endroit de calme, c’est à l’ordinateur, j’ai mis une photo parce que … non autrement il n’y a rien, il est là c’est tout, là et puis là j’ai fait un petit montage de photos, et là c’est au milieu de ses livres puisque c’était sa bibliothèque, on a été obligé de rendre son appartement, de tout ramasser et puis les livres je les ai gardé ».
Il n’a jamais été question pour eux de s’en aller de l’endroit où ils résident, aussi proche soit-il du lieu de l’accident : « Ah, non, non. Partir pour aller où ? Et puis ici on a toujours vécu, je vois pas pourquoi ce serait à moi de partir, si il y en a un qui doit partir c’est l’autre, c’est pas moi. J’ai mes parents, j’ai toute ma famille, j’ai toute ma vie, ça fait 50 ans que j’habite ici, je suis arrivée petite et puis mes enfants ont toujours vécu ici, je vais pas tout abandonner pour partir, non, il y a plein de souvenirs en ville, il y a plein de choses, et ça je veux le garder ».
En ce qui concerne une éventuelle recherche de soutien, elle n’a lu comme témoignage, que le livre de Philippe Poinsot. Par contre, son mari semble avoir trouvé beaucoup de réconfort dans les livres de Corinne Tanay37. Elle raconte avoir rencontré des personnes au travers de l’association dont ils font partie, et en particulier pour des questions de procédures juridiques, mais fait part également de la complexité de ce genre de relations : « il y a 2 ans il y a une dame qui n’avait pas de nouvelles parce que c’est vrai que dans ces cas-là on ne sait pas ce que devient le chauffard […] et cette dame ne savait pas s’il avait effectué sa peine, elle ne savait rien alors quand même… on a fait des recherches, on est allé la voir… elle était assez pour, pour en parler mais son mari, blocage total, il ne veut pas en parler, il ne veut pas, rien, mais alors rien de rien, alors j’ai pas voulu m’immiscer dedans, on a discuté, j’ai dit ce que j’avais à lui dire à propos du chauffard et puis j’ai arrêté la relation, je l’ai appelé une ou deux fois pour lui dire que si elle avait envie, que si son mari était près à parler, voilà elle est prête mais lui n’est pas prêt à…».
En ce qui concerne les poses de bornes, même si R.A comprend que les gens en mettent pour le souvenir, elle considère qu’elles n’ont aucun impact. Elles restent toujours anonymes à ses yeux, et pense qu’il serait préférable de poser au moins une plaque avec un nom et des dates « pour dire aux gens ce qui s’est passé, ce serait plus explicite parce qu’un bouquet, pour celui qui sait pas...». Pourtant, c’est une informatrice très observatrice des bouquets qu’elle croise sur sa route, elle m’en a cité un grand nombre, évoquant leur évolution ou leur disparition. Cependant, ces bouquets croisés ne remuent pas en elle la même douleur, ils ne la renvoient pas nécessairement à la perte de son fils.
En ce qui concerne l’éventualité qu’une silhouette noire soit posée à l’endroit de la mort de Donatien, elle refuserait vivement. Même si elle trouve que c’est très efficace en terme de prévention, elle ne l’accepterait pas pour son fils : « Non, je ne veux pas de silhouette noire parce que je saurai où le point a eu lieu et ça je veux pas. ». Ses actions de prévention consistent davantage en des interventions avec le public scolaire (« le fait de discuter avec les jeunes, de leur montrer les photos, les photos de l’accident c’est très important, les jeunes sont très sensibles à ça, plus qu’aux reportages parce que quand ils voient la voiture ou le cyclo ben ils se disent ça aurait pu être nous et ça les marque beaucoup plus que tout ce qu’on peut leur dire puis voilà…»), tenue de stands et aide aux personnes touchées.
Au niveau religieux, cette perte a bouleversé ses convictions : « J’étais catholique non pratiquante mais maintenant j’y crois plus du tout, si y aurait eu un bon dieu il aurait pris l’autre et il aurait laissé mon fils, hein ! ». Son mari est quant à lui plus sensible à certains signes, et croit en l’au-delà.
B.N (67 ans) est la mère de Christian, décédé dans un accident (Alpes-de-Haute-Provence), à l’âge de 21 ans. « Il a eu lieu le 31 décembre 1986, et il est mort le 2 janvier 1987, 21 ans. Il est monté dans une voiture avec un copain, un fondu, et ils ont eu un accident, la voiture … oh, je crois qu’elle a capoté, je sais pas exactement, il y a des moments où ça se… et mon fils a… si vous voulez le choc l’a… je sais pas s’il a perdu connaissance ou un peu abruti et en plus ces voitures c’étaient des bombes, le réservoir à essence était sous le siège, voilà…il a tapé contre cet arbre ».
Elle a mis un bouquet à l’endroit de l’accident (fig.5) juste après les funérailles, et c’est le plus vieil exemple de marquage d’accident, encore entretenu, retrouvé lors de mon enquête dans les Alpes-de-Haute-Provence. La décision de marquer cet endroit a été la sienne, et c’est elle qui l’entretient (le père de son fils étant déjà décédé lorsque l’accident est survenu). Elle change le bouquet lorsqu’elle estime qu’il est trop défraîchi : celui actuellement en place sur un chêne (un cœur artificiel en roses jaunes et rouge, fig.6) est là depuis environ 3 ans.
Elle raconte passer peu souvent par cette route, mais évite surtout un autre endroit, plus douloureux à ses yeux : « je la prends pas très souvent mais enfin je la prends … vous savez je dois passer deux fois par an, bien pour aller voir comment c’est…. Non ce que j’essaie d’éviter c’est là où l’hélicoptère est venu le chercher, là l’hélicoptère est venu le chercher pour le descendre à l’hôpital, il était brûlé au troisième degré… il est mort à l’hôpital, c’est l’accident qui a eu lieu là ».
Christian a été inhumé au cimetière du village (fig.7) où elle réside actuellement, et B.N dit avoir considérablement diminué la fréquence de ses visites à la tombe : « Pas souvent, surtout pas seule, pas souvent, j’aime mieux y mettre des fleurs là [elle désigne l’autel domestique sur la commode du salon] parce que… les premiers jours j’y allais deux fois par semaine ».
B.N a composé un petit autel dans le salon (fig.8) avec la photo de Christian, un soliflore, un vase pour des fleurs fraîches ainsi qu’un autre contenant des roses artificielles, « comme ça si un jour il y a pas de fleurs il y a toujours ça ». Elle n’habite plus la même maison, elle l’a vendue après l’accident ne supportant plus de voir la chambre de son fils. L’idée de partir l’a effleurée, mais elle ne l’a pas fait : « après je crois que je serais partie volontiers, où aller aussi ? Aller dans un coin où on connaît personne c’est pas facile, enfin si j’avais pas eu d’autres attaches je serais certainement partie ».
Elle dit n’avoir cherché aucun recours dans les lectures de témoignages ou même dans le fait de rencontrer des gens : « Non, je n’ai pas essayé, non je n’ai pas lu de livres, je crois que c’est assez pénible sa souffrance sans encore… je me sentais pas d’encaisser celle des autres». Elle a tout de même essayé de contacter une association mais sans suite.
Au niveau religieux, elle regrette de ne pas être pieuse, car elle y aurait trouvé un réconfort (« Avant je ne croyais pas trop mais depuis qu’il est mort je crois plus rien »), mais n’a pas de croyance particulière en l’au-delà et ne m’a pas parlé de « signes » envoyés par son fils.
En ce qui concerne la pose d’une silhouette noire, elle avoue « ça me ferait mal mais je la ferai pas enlever parce que j’estime qu’il faut rappeler aux gens un peu ce qui se passe, moi ça me ferait rien qu’on en mette une sur le lieu de l’accident, au contraire, parce que si vous voulez dans mon malheur j’essaie de penser aux autres. ». De même elle réagit assez mal à la vision de bouquets qu’elle peut croiser, cela lui rappelant la mort de son fils.
C.H (60 ans) est un père de famille, qui a réagi à l’article de journal sur le blog, et que j’ai rencontré deux fois sur son lieu de travail. Il a perdu sa fille unique Géraldine (21 ans), le 23 mars 1997, lors d’un accident de voiture qui a fait 3 victimes dans le pays de Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence). « Le soir de l'accident elle est partie avec son véhicule, avec ses copines, trois copines, quand ils sont sortis de boîte, elle est montée dans sa voiture avec ses trois copines, un de ses amis est venu lui dire « écoute, viens avec moi, j'ai un copain qui veut me faire essayer sa voiture », une BMW, et un kilomètre après ils se sont plantés. Ils allaient vite et le chauffeur avait manifestement bu, vous imaginez quand on vous apprend cette nouvelle. C'est un moment terrible dans la vie d'un individu, c'est une amputation et... ma femme a mis des fleurs, comme tout le monde...».
Il s’agit là d’un cas qui présente la particularité d’une très grande divergence dans le couple par rapport à la pose de bouquets. Ainsi, C.H se positionne totalement contre cette pratique, opposé en cela à sa femme, qui entretient une borne en l’hommage de sa fille (fig.9). Je ne l’ai pas rencontrée, respectant ainsi le désir de C.H (donc sans connaître son désir à elle), et il ne lui a pas dit avoir eu des entretiens avec moi à ce sujet.
La vision de bouquets, et de tout signe qui rappelle le décès de quelqu’un, lui est insupportable : « Parce que moi je vous assure je prends ça comme un coup de poignard, chaque fois c'est la figure de Géraldine que je vois sur l'accident. Voilà comment je le ressens...». Il qualifie ces pratiques « d’autoflagellation ».
Cet informateur présente également une autre spécificité : il a contribué à faire enlever les silhouettes noires qui avaient été disposées dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, lors de la semaine de la sécurité routière, en 2002.
Cette opération a en effet été très mal perçue dans ce département, où plusieurs silhouettes ont été subtilisées et cassées, par des proches de défunts semble-t-il. Il pense que les bouquets n’ont aucun impact sur les autres, et n’y avait jamais fait attention avant : « Moi vous m'auriez posé la question il y a dix ans, j'aurais dit « si ça fait plaisir aux famille » mais honnêtement, il y a dix ans, avant l'accident de Géraldine, il devait y avoir des bouquets sur les routes et je les ai jamais vu, ça prouve bien que... vous savez dans la vie quand on est pas concerné, hein... c’est une forme d’égoïsme, je pense pas être loin de la vérité en vous parlant comme ça...».
L’accident ayant eu lieu dans une ville un peu éloignée de leur lieu de résidence, c’est désormais un coin du territoire qu’ils évitent totalement (sauf lors des poses de nouveaux bouquets) : « On est plus jamais retourné. On passe par l'autoroute pour ne pas traverser. Moi un jour j'ai refusé d'aller à une réunion. Je pense que si ça s'était produit près d’ici on serait partis. On aurait pas supporté de passer à l'endroit ».
Ni C.H, ni sa femme ne se sont rapprochés d’associations ou d’autres parents dans la même situation. Il pense que « c'est plus une démarche égoïste de se mettre à l'intérieur d'un groupe, et je pense que ressasser toujours son accident, ses problèmes, c'est pas bon, ça peut faire plaisir à certaines personnes, ça peut les aider peut-être...». Il trouve un plus grand réconfort dans les voyages, ainsi que dans son métier.
Géraldine a été enterré dans le cimetière de la ville (fig.10) où ils habitent depuis 40 ans, et C.H raconte qu’il a un rapport bien plus fort avec la tombe, lieu où lui, et sa femme, vont ensemble très fréquemment. « La tombe, c'est quelque chose, moi voyez quand... ça s'est produit le 23 mars, on a enterré Géraldine le 25, le 25 quand je l'ai mis, bien sûr, j'avais rien ici, j'ai acheté un caveau, quand je l'ai mis dans le caveau, elle était déjà revenue, elle était là... la première année, j'y suis allée tous les jours, tous les soirs, et dans la journée même, à 10h du matin, 11h, à 3h de l'après-midi. Il y avait quelque chose qui me poussait à aller au cimetière… si j'y vais pas de trois jours, je me dis tu as loupé, il faut que tu y ailles, il m’arrive de rentrer après une réunion, de reprendre la voiture, d'aller au cimetière. On part en voyage, avant de partir on va lui dire au revoir, on lui dit qu'on revient, on lui parle comme si elle était là ». Les bouquets ou plantes qu’il trouve sur cette tombe, posés par d’autres le réconfortent bien davantage que les bouquets du bord de route, qui le blessent. Sa femme, par contre, a plutôt tendance à également aller se recueillir sur le lieu de l’accident.
A la suite de l’accident, C.H et sa femme ont décidé de déménager, eux aussi, ne supportant plus la vision de la chambre de leur fille disparue. Dans leur espace domestique, pas d’autel avec fleur et bougie mais, Géraldine est présente par des portraits : un au fusain d’1m sur 1m (tiré d’une photo datant de peu de temps avant sa mort), placé dans l’entrée, ainsi que trois photos (une dans le bureau de C.H, une dans la cuisine et dans la chambre).
L’idée de partir a été évoquée par la femme de C.H : « Ma femme aurait voulu qu’on parte d’ici et bon, moi, Géraldine étant ici je voulais pas partir, en plus j’avais mon travail et puis j’en ai parlé avec beaucoup de personnes, ce n’est pas parce qu’on part qu’on enlève ses soucis, au contraire ».
En terme de religion ou de spiritualité, il y a aussi quelques divergences dans le couple : « Bon… ma femme l’a confiée à Saint Antoine de Padoue donc on est allé à Padoue porter une photo… quand on est en voyage, même maintenant on s’arrête, on va souvent mettre un cierge à Saint Antoine… Non, moi non, ma femme est croyante, non pratiquante, mais si moi je dis « il n’existe rien sinon il n’aurait pas fait une vacherie comme ça », elle dit « faut pas blasphémer, faut pas… », moi je m’interroge toujours à savoir s’il y a quelque chose de supérieur ». Il dit pourtant être en lien avec sa fille d’une autre façon, notamment en agissant au quotidien pour qu’elle soit fier de lui (« je guide toujours ma vie en disant « Géraldine aurait voulu que tu fasses comme ça », voilà comment je la porte avec moi »).
C.R (41 ans) a perdu sa fille Fanny (16 ans) le 10 avril 2005 dans un accident de la route qui a fait cinq victimes, dans le pays de Brais (Oise) : « Fanny était partie manger un kebab avec des amis, ils le faisaient régulièrement, elle était venue dans l’après-midi demander l’autorisation d’y aller, alors au départ on avait pas voulu puis après, comme on faisait toujours dans ces cas-là, on avait un petit peu cédé parce qu’elle faisait la tête. Et puis donc on l’a laissé partir avec ses amis… c’est après le pont qu’ils se seraient mis à distancer les autres, et puis R. et deux autres amis auraient commencé à se doubler plusieurs fois, ils ont traversé le village à très grande vitesse…150km/h au lieu de 70…, R. a perdu le contrôle de sa voiture et en face arrivait une autre voiture avec deux personnes âgées… la voiture a été coupée en deux, Fanny a été éjectée »38.
Le lieu de l’accident se situe à proximité de chez elle : « J'y passais tous les jours car avant je travaillais dans une agence bancaire dans une autre ville. Maintenant c’est une route qui ne fait pas trop partie de mon quotidien. On a un pincement au cœur quand on arrive à l'endroit où ça s'est produit ».
C.R va poser un bouquet de roses fraîches tous les 10 de chaque mois depuis l’accident, mais avoue cependant avoir de plus en plus de mal à y aller, tout comme au cimetière (fig.11) : « Fanny a été incinéré, c'est ce qu'elle voulait. La grande majorité des cendres a été déposée dans une urne puisqu'il y a un caveau au cimetière, dans le village où on habite, ça ça a été le souhait de mon mari, et moi j'ai une partie de ses cendres. Moi j'ai un petit cœur en étain dans ma table de nuit. Au début j'allais au cimetière régulièrement, c'est un endroit où j'ai de plus en plus de mal à aller. J'y vais plus qu'au bord de la route, où je vais déposer des fleurs une fois par mois simplement. Au cimetière j'y vais en moyenne une ou deux fois par semaine. Là par contre, il y a un monument, il y a des plaques et il y a énormément de fleurs ».
Depuis notre entretien (juin 2006), elle ne va plus sur le lieu de l’accident et offre un bouquet virtuel à sa fille (fig.12), mais j’y reviendrai. C. R et son mari n’ont pas pris contact avec d’autres personnes dans le même cas, mais elle est par contre devenue bénévole et militante de l’association Marilou, association contactée au départ pour des questions d’ordre juridique. Ainsi, elle intervient dans les collèges et les lycées pour mettre les jeunes en garde contre les dangers de la drogue : « Je me suis raccrochée à l’association comme une bouée de sauvetage, ça me permet de tenir la tête hors de l'eau, quand je fais une intervention, si j'arrive à en toucher un ou deux dans l'assistance et bien si on peut éviter ce qui nous est arrivé, elle ne sera pas partie pour rien ».
La position adoptée face à l’éventualité d’une silhouette noire est claire : « J'en ai peu vu dans la région mais le peu de fois où j'en ai vu j'avoue que ça fait plus froid dans le dos que de voir un bouquet. Je n'accepterai pas une silhouette à l'endroit où est morte Fanny ».
Ils n’ont pas quitté leur demeure familiale après ce décès (ils sont originaires de la région), et la chambre de Fanny est pour l’instant restée telle quelle : « la chambre de Fanny est toujours comme le jour où elle est partie, je n'ai rien touché ». Son absence est désormais marquée par de nombreux portraits disposés dans la maison (peints et photographiques), ainsi qu’un petit autel (fig.13).
« Elle est dans la salle à manger, la salle commune, il y a un bureau où il y a sa photo avec une bougie et des fleurs. Il est dans la salle à manger posé sur un bureau ». C.R n’a pas de tradition religieuse particulière, mais avoue : « je me suis toujours dit quand même qu'il ne pouvait pas ne rien y avoir après ».
Albin est décédé en 2002 en Haute-Savoie à l’âge de 23 ans. Sa mère, L.T (47 ans) nous raconte ainsi les circonstances de l’accident : « Donc c’est un accident qui s’est passé le 1er octobre 2002, mon fils Albin venait d’avoir 23 ans, il est décédé à 13h, il était pas très très loin puisqu’il allait rejoindre son frère à 12 km d’ici, et à mi chemin il a été pris de pleine face par un jeune homme en voiture, qui à l’époque avait 20 ans, qui roulait sous l’emprise du cannabis et qui a roulé pendant 2 km sur la voie opposée, c’est-à-dire qu’il est arrivé pleine face à mon fils et qui l’a percuté pleine face, donc ça a été un choc très violent puisque mon fils est mort sur le coup et qu’il a été éjecté 45 m plus loin ».
Le lieu du décès fait partie de leur quotidien, car c’est un axe routier central de la région. Le rapport de L.T et de son mari à cet endroit a évolué au cours du temps : « on va dire qu’on peut l’éviter mais c’est un axe central, il y a une route parallèle et c’est vrai que les premiers temps on y passait mais c’était très difficile bien entendu puisque c’est le lieu où s’est passé l’accident, après pendant un moment, on a pris la route parallèle pour pas toujours passer là parce que c’est vrai que ça rappelle systématiquement…. On peut pas vraiment faire autrement, on va dire, c’est l’axe principal ».
L.T et son mari (qui prend une part très active dans l’entretien de la borne) ont marqué très rapidement ce lieu, d’abord avec des fleurs, puis ensuite, et il s’agit d’une démarche peu commune, avec une silhouette noire nominative qu’ils ont posé eux-mêmes (fig.14). « Parce qu’un bouquet de fleurs vous allez y passer et puis oui on va voir les fleurs… mais le fait de ce prénom et de cet âge, les gens vont avancer un petit peu dans le temps et à chaque fois qu’ils passent… écoutez 3 ans après, puisque ça fait 3 ans qu’elle est posée, on m’en parle encore quand je fais des interventions, quand je croise des gens qui me disent « vous avez bien fait de mettre cette silhouette avec le nom parce qu’à chaque fois que je passe je pense à Albin». Voilà, c’est évocateur malgré tout parce que les gens oublient, faut pas rêver, ça rentre dans le quotidien, ben c’est la vie c’est comme ça, mais ceux qui passent très souvent devant ils ont toujours une petite pensée pour Albin, ça c’est quelque chose que je voulais ».
Elle remarque les bouquets depuis longtemps en Haute-Savoie : « moi les bouquets de fleurs sur la route ça fait des années que je remarque ça, à chaque fois je pensais, je disais « mon dieu ces familles », oui j’ai toujours eu cette réaction et ça fait des années que j’en vois. Il y a des gens qui veulent rien mettre du tout parce que le fait de passer et de voir le lieu de l’accident tout le temps de leur enfant ou de leur femme, c’est extrêmement douloureux ».
Albin a été enterré au cimetière de son village, et sa tombe (fig.15) est conjointe à celle de la belle-sœur de L.T, suicidée à 20 ans. Là encore, la réponse est souvent la même : « on a été pris au dépourvu parce que c’est une chose dont on avait jamais parlé, bon voilà, je sais pas, c’est vrai que même après je me suis posée la question, si on nous avait demandé ses organes, je sais pas du tout comment on aurait pu réagir parce qu’on en a jamais parlé avec lui, on a jamais évoqué ce genre de sujets ».
Le cimetière reste un endroit où, contrairement à la borne, L.T va très peu, en tout cas très rarement avec son mari. Elle nous parle surtout de l’autel domestique (fig.16), placé dans son bureau personnel, qui lui apporte beaucoup de réconfort : « on y allait rarement ensemble, il y a que là depuis on va dire un an et demi que ça nous arrive avec mon mari d’y aller ensemble, voilà, mais moi j’y vais très peu parce que j’ai du mal là-bas [au cimetière], je dirai que là-bas il est pas vraiment existant, c’est une autre image, c’est autre chose, c’est une fin et moi je suis persuadée qu’il y a quelque chose au-dessus, donc j’ai dans mon bureau, j’ai un pêle-mêle, j’ai un cadre que m’avait offert Nadine Poinsot d’ailleurs et dans lequel j’ai mis une photo, il est là, je lui parle, et il est présent il y a un troisième point si vous voulez, je dirai que le cimetière c’est mon mari, et moi j’ai mon bureau où il est extrêmement présent, et là j’ai pas la même approche du tout, quand il y a quelque chose je lui parle, je lui demande son avis, et moi là-haut il faut que j’y aille mais quand je suis bien… et la silhouette c’est encore très différent ».
Ainsi, si L.T dit être catholique non pratiquante, elle précise aussi qu’elle a ses croyances : « je pense qu’il y a quelque chose en haut effectivement et peut-être que ça m’arrange, mais il y a quand même des fois des signes, que je me dis que c’est pas possible qu’il n’y ait rien…mon mari me disait il y a deux jours, il est allé changer les fleurs parce qu’il faisait très chaud, il est allé les arroser et il m’a dit c’est très curieux parce que quand je suis arrivée à hauteur de la silhouette, en même temps passait à la radio la chanson de Renaud qu’il adorait et qu’on a passé pour ses obsèques. Ben, c’est sûrement un clin d’œil, après c’est les croyances de chacun, on se met ce qu’on veut en tête mais il y a des choses comme ça ».
A la suite de l’accident, elle a cherché de l’aide auprès d’associations, sans succès, jusqu’à ce qu’elle prenne contact avec Nadine Poinsot. L.T (cette fois sans son mari) s’est alors fortement engagée dans l’association Marilou. Elle avoue cependant que « si ça a été une psychothérapie pour moi au début, maintenant ça me démolit car ça me replonge dans la douleur ».
La famille T. n’a pas déménagé, et la chambre d’Albin est toujours là mais a subi quelques transformations : « il y a toujours sa chambre bien entendu, alors moi j’avais dit « je déferai la chambre, je ferai ci, je ferai ça » et à chaque fois que je rentrai dans cette chambre je disais « oh, non je peux pas la défaire, c’est pas possible », c’était une façon qu’il existe toujours, parce qu’on cherche toujours à faire exister, c’est le but, c’est terrible mais c’est comme ça et en fait, j’ai mis plus de deux ans. Alors j’ai fait du rangement bien entendu, j’ai modifié un peu le sens de la chambre pour dire que, pour pas rentrer sur ce lit dans cette position, j’ai enlevé son lit, j’en ai mis un autre qui est plus grand, que j’ai tourné dans un autre sens et voilà et puis j’ai emballé les affaires, il y en a que j’ai données, on a fait le partage avec son frère, et il y avait sa malle à jouets que j’ai gardée et dans laquelle j’ai mis ses affaires, et puis maintenant quand on a de la famille qui vient, elle sert, elle est devenue une chambre d’amis mais il y a toujours son coffre à l’intérieur et ses objets à lui, ses boîtes de collection, ses machins qui sont toujours là mais elle est vivante ». Par contre, L.T n’a pas mis beaucoup de photo de son fils décédé dans la maison, son mari ne supportant pas cela.
Mikaël est mort le 16 octobre 1998 à l’âge de 19 ans, dans le pays dignois (Alpes-de-Haute-Provence). Son père, M.C (67 ans), et sa femme aujourd’hui décédée, ont vécu 26 ans en Algérie avant de rentrer en France dans les années 1980. Il réside depuis dans les Bouches-du-Rhône, région dont était originaire sa femme. Leur fils revenait des Alpes-de-Haute-Provence et « il est mort sur le coup, c’est un camion de 30 tonnes qui lui est rentré dedans, on saura jamais vraiment comment ça s’est passé puisque ça a été classé sans suite ».
Ainsi, le lieu de la mort de Mikaël ne se trouve pas à proximité du lieu de vie de M.C. Il ne fait pas réellement partie de son quotidien, même s’il s’y arrête lorsqu’il va dans sa résidence secondaire des Hautes-Alpes. Avec sa femme, il avait été décidé qu’une marque devait être posée à cet endroit, et c’est seulement en 2002 que la borne actuelle (fig.17 et fig.18) a été créée et mise en place par ses soins. Il parle ainsi du possible impact de ces bornes : « Je ne sais pas si ça a aucun impact parce que quand les gens voient un bouquet sur la route, bon c’est sûr qu’il y a eu un accident là mais bon, nous on est plus sensibles parce qu’on a vécu ces situations, donc je ne me souviens pas de mes réactions avant quand je voyais des bouquets, mais tandis que là c’est différent… ». Mikaël a été incinéré, et l’urne se trouve dans la chapelle familiale (avec les cendres de plusieurs membres de la famille du côté maternel), dans un cimetière marseillais.
M.C raconte qu’il a réduit la fréquence de ses visites au cimetière, et semble préférer ses divers autels domestiques (fig.19 et fig.20) : « Non j’y vais plus maintenant… et puis je sais pas si vous avez remarqué mais là en bas il y a donc une bougie qui n’a cessé de brûler depuis 1998, enfin c’est une lampe à huile… et donc là [il montre un pêle-mêle accroché dans le salon, au-dessus du canapé] il y a les photos, voilà…».
En effet, la présence de Mikaël est marquée de différentes façons : par de nombreuses photographies disposées dans toute la maison, par trois autels domestiques (dans l’entrée de la maison, dans sa chambre et dans le salon), ainsi que par sa chambre qui a été conservée (fig.21) : « Elle est là à côté, c’est toujours la chambre de Mikaël, il y a eu des transformations depuis, il y a certaines choses qui ont changées mais on l’a laissée pendant un certain temps telle qu’elle était ».
M.C dit qu’il ne partira pas de la maison où il réside : « non ça me serait difficile de quitter cet endroit, on est attaché au lieu, on a tous les souvenirs, même quand on était en Algérie on venait en vacances ici, donc les enfants ont vécu ici ».
M.C et sa femme ont fait la démarche de se rapprocher d’associations, en particulier de deux, dont M.C est encore aujourd’hui adhérent : la Ligue Contre la Violence Routière (pour des questions d’ordre juridique et par militantisme), et l’Association Jonathan Pierres Vivantes39 où « sur le site il y a beaucoup de textes qui sont très beaux, et là on rencontre pas forcément des parents dont l’enfant a été accidenté mais des parents dont l’enfant s’est suicidé ou bien mort de cancer ou bien voilà…». M.C fait bien la différence entre ce que ces deux associations apportent : « disons que Jonathan et la LCVR c’est pas la même chose, c’est pas la même lutte, la LCVR c’est pas vraiment pour aider… c’est de la prévention, tandis que Jonathan c’est plus pour aider personnellement des gens qui ont perdu un enfant, donc c’est un peu différent ». Ils ont également cherché de l’aide dans la lecture d’ouvrages, en particulier ceux de Marie de Hennezel40 ou encore de Élisabeth Kübler-Ross41, auteurs abordant essentiellement les questions d’accompagnement aux mourants, et de la vie après la mort.
M.C est croyant (« j’ai vécu en Algérie, pendant 26 ans donc j’ai été très marqué en même temps par les différentes cultures, surtout la culture islamique, donc disons que certaines options de l’église catholiques sont parfois choquantes, mais la base pour moi c’est surtout l’Évangile »), et est convaincu qu’il y a une vie après la mort : « je suis certain qu’il y a quelque chose après, ça c’est sûr ! Pour moi, aussi bien, ma femme que Mikaël, ils sont présents constamment, bon, et puis ça se manifeste par des petites choses, certains diront « tu te fais des idées, etc. », mais en fait c’est des petites choses qui marquent qu’ils sont toujours là ! ». Il m’en donne un exemple lié aux suites de l’accident : « quelques jours après l’accident on est allé avec des amis sur le lieu et on a retrouvé des cassettes, et puis on avait cherché partout et ma femme a dit « Mikaël s’il reste quelque chose montre le nous », et au pied de l’arbre qui est un peu plus loin, tout d’un coup je regarde et qu’est-ce que je trouve ? voilà, ça ! [désignant une montre à son poignet] sa montre qui était là alors qu’on était passé tous, voilà, il y a des petits faits comme ça qui marquent…».
J.P et A.P (45 ans) ont perdu leur fils unique de 15 ans, Geoffrey, le 26 août 2004 dans le pays de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence). Ce couple est néo-résident dans la région, ils y sont arrivés en 2003. Originaires des Bouches-du-Rhône, ils ont ensuite surtout vécu jusqu’à cette date à Monaco, avec leur fils. Pour l’instant, ils n’envisagent pas de quitter la maison où ils habitent, même si le mari et la femme n’ont pas tout à fait la même vision des choses. Ainsi, pour J.P, le père de Geoffrey : « A. définit la maison comme étant celle de son fils donc elle ne souhaite pas en partir, moi je suis… je dit plutôt que l’endroit me séduit, me ravit, donc j’y reste, c’est ma maison, c’est vrai également que Geoffrey est passé par là donc il est probable que ça m’y attache un petit peu plus, même certain, mais pour des raisons assez personnelles et parce que ça me convient je compte rester là mais de là à jurer qu’on restera là définitivement, euh… je ne sais pas … ». A.P, quant à elle précise : « moi je dis que mes racines sont là aujourd’hui, par la force des choses, mon fils est enterré ici, pour moi je veux dire, je veux terminer mes jours ici, c’est impératif, pour moi c’est ma vie, maintenant…».
Outre la tombe où Geoffrey est inhumé, qui est dans leur village, le lieu de l’accident fait partie de leur quotidien car il est très proche de leur maison, et ils y passent tous les jours. J.P nous raconte comme suit les circonstances de cet accident particulier : « C’était donc en été, le 26 août 2004, les vacances scolaires et je faisais des travaux dans la maison avec mon père et comme les enfants de son âge, quelquefois le matin en été se lèvent un petit peu tard et puis bon ils traînent et ce jour-là je voulais qu’il m’aide pour le faire participer aux travaux, et rarement je lui demandais qu’il m’aide… et donc je lui faisais sa chambre qui est à côté là-bas qui depuis est terminée mais qu’il n’a pas connue, donc oui il a commencé à m’aider vers les 11h du matin un peu comme vous l’imaginez, sans mettre beaucoup d’entrain, et puis vers les 11h30 un petit peu en colère, je le voyais rien faire et je lui ai dit « écoute, va au village, va chercher du pain ! » mais vraiment je lui ai dit « va chercher du pain » pour lui dire « dégage ! fais quelque chose, va prendre du pain, reviens et on mangera après !» … et donc il va chercher du pain, ce jour-là il y avait beaucoup de vent, il est parti en moto, et en revenant, et nous avons la confirmation que ceci est vrai, une tornade, une bourrasque de vent violent l’a déporté de son chemin et il a percuté un poteau de signalisation ou à côté il y a un pylône électrique, on sait pas, l’un ou l’autre, et donc il est resté au sol, la moto sur lui, exactement on ne sait pas trop comment ça s’est passé, des automobilistes l’ont repéré, lui ont parlé un petit peu, il était conscient, il semblait ne pas souffrir. les pompiers ont été avertis, ils sont aussitôt arrivés, comme il n’avait pas de traumatisme apparent, comment dire, il ne saignait pas, il souffrait de l’intérieur du corps mais c’était très localisé, les pompiers ne paraissaient pas très inquiets et donc lui ont fait un petit massage cardiaque je crois tout de même et puis ils le transportent aussitôt à l’hôpital le plus proche, je suis donc parti aussitôt et donc les pompiers se sont arrêtés sur la route quand ils ont rejoint le médecin et là j’ai pu retrouver le camion des pompiers, rentrer dans le camion, j’ai vu Geoffrey, je lui ai parlé pour la dernière fois. Il a été transporté à l’hôpital et peut-être une heure après son arrivée on m’explique que c’est très grave ce qu’il a. Donc il avait, on l’a appris après, la rate, le foie et les intestins et les poumons, tout ça était ouvert, était en miettes, donc il faisait une hémorragie interne. En fin d’après-midi ils le transportent sur Marseille par ambulance, arrivé là-bas une autre équipe médicale a fait des examens, m’a confirmé l’extrême gravité de l’accident, et les heures passant ont validé la fin probable de Geoffrey… et donc au dernier entretien effectivement le médecin nous a dit qu’il allait décéder … et donc il est décédé à 22h30 ».
Le lieu d’inhumation s’est apparemment imposé avec évidence (« parce que Banon c’était là où on s’étaient posés c’est tout… voilà, ça a été on achète un tombeau ici et voilà, et il est posé voilà, là, donc il y avait une évidence qui venait comme ça, pas du tout ailleurs, pourtant les parents de J. ont un tombeau à Marseille, mes parents ont un tombeau à Marseille, mais non, Geoffrey devait être près de nous »), et c’est également dans sa tombe que J.P et A.P souhaitent être enterrés.
A.P va se recueillir tous les jours sur la tombe de son fils (fig.22), et elle fait de même au « poteau », lieu de l’accident qu’elle fleurit de fleurs fraîches abondamment : « moi j’y vais tous les jours, tous les soirs en rentrant, je vais à la tombe mais c’est un circuit que je fais, régulier que ce soit 6h, 8h, 10, 4h du matin, je rentre, je monte au cimetière, j’éclaire ces 4 bougies… et ensuite en rentrant ben je passe devant le poteau et puis je parle à mon fils devant le poteau, je reste peut-être 10 minutes, peut-être 5 minutes, peut-être 1h parfois, parfois 2h, voilà … ».
Le lieu de l’accident a d’abord été marqué, par un bouquet de fleurs artificielles, à l’initiative des copains de Geoffrey. Ensuite, A.P a commencé à fleurir l’endroit uniquement de fleurs fraîches (fig.23, fig.24, fig.25), fleurs auxquelles est ensuite venue s’ajouter la plantation de trois cyprès, représentant symboliquement leur famille. J.P a un rapport un peu différent à ces deux lieux : il va assez peu sur la tombe de Geoffrey et ne pose jamais de fleurs au poteau.
Cependant, il est très sensible aux cyprès et se charge de les entretenir, de les arroser : « je me pose des questions pourquoi je ne vais pas au cimetière, bon moi je suis pas très non plus … je suis beaucoup plus pragmatique quant à la vie, à la mort, quand on est mort on est plus rien et je suis persuadé qu’il n’y a plus rien ensuite, c’est donc… malheureusement je crains que là-bas il n’y ait qu’un corps qui pourrit… et par contre au carrefour, généralement le poteau je le vois pas et je regarde son cyprès, moi je regarde surtout son arbre, les fleurs que A. met, je sais toujours quand elle les met, quand elle les mets pas, quand elles sont abîmées ou pas abîmées, quelquefois je m’arrête pour les lever mais ça m’est arrivé rarement, quasiment jamais quand elles sont abîmées, mais sinon je regarde son arbre… et ce que je constate c’est que son arbre grandit plus vite que les nôtres … c’est étrange hein ?».
Dans le couple, J.P n’a pas ressenti le besoin de trouver du réconfort auprès d’associations, personnes ou lectures d’ouvrages. A.P, par contre, a eu besoin de faire toutes ces démarches42, mais ne s’est finalement pas impliquée dans un militantisme visant à la lutte contre l’insécurité routière (mais davantage vers l’accompagnement aux enfants mourants, ou à l’aide d’adolescents en difficulté).
Dans leur espace domestique, la présence de Geoffrey est discrète, mais ponctue toutes les pièces (et même leurs véhicules) : un petit autel dans le salon (fig.26), des portraits (photographiques et dessinés), des objets lui ayant appartenu ou qu’il a réalisé, et enfin sa chambre conservée en l’état depuis l’accident (fig.27).
L’idée de la pose d’une silhouette noire serait acceptée, avec difficulté par J.P, et éventuellement envisageable par A.P, si elle est réalisée selon ses souhaits (« pour moi il est évident que la silhouette noire deviendrait Geoffrey en photo, la silhouette noire il faudrait que ce soit Geoffrey, voilà une photo de Geoffrey agrandie »). Enfin, la vision des autres bouquets est également vécue d’une façon différente : « oui on les voit bien sûr, comme tout le monde, peut-être un petit peu plus, moi je les regarde avec beaucoup de froideur, de recul comme je disais je n’ai pas envie de rencontrer des gens qui ont vécu le même parcours que nous et puis je me projette pas dans la vie des autres à ce niveau-là, la mienne me suffit » (J.P). Pour la mère de Geoffrey par contre : « pour moi les bouquets, même avant le décès de mon fils, c’est tout de suite un sentiment, un partage, je vois ce bouquet, je partage, je sais pas avec qui mais il y a une association de… avant déjà, donc à encore plus forte raison aujourd’hui, je partage, c’est évident, déjà avant, je trouvais… ces instants… sur ces parcours, voir ces bouquets de fleurs, je me mettais à la place des personnes qui étaient en souffrance et justement souvent je me suis dit c’est important qu’ils viennent marquer ».
En ce qui concerne la religion, A.P se présente ainsi : « je suis pas croyante, enfin, je ne suis pas pratiquante, je suis très liée à la Vierge plutôt, j’ai ma croyance et il y a quelque chose avec Geoffrey ». Elle dit aussi avoir reçu divers signes de son fils, qui est toujours agissant depuis l’au-delà.
Marilou est décédée le 1er janvier 2002 à l’âge de 9 ans dans un accident de la route survenu dans l’Oise (Bellay-en-Vexin). Cet accident est dû à l'irresponsabilité d'un jeune homme, sans permis et sous l’emprise de cannabis. Les circonstances de ce drame sont longuement racontées par son mari, Philippe Poinsot (2004 : 23-32), dans son livre de témoignage : « Pour nous, c’est pire, celui qui a tué Marilou a conduit sans permis, fumé du cannabis donc volontairement mis en danger les autres. Ce n’est plus un accident, c’est le meurtre d’un enfant, par bêtise inconsciente » (Poinsot, 2004 : 48). Cette colère les a amené à fonder en avril 2002 l’association Marilou, et fera qu’ils obtiendront le 3 février 2003 la promulgation de la Loi Marilou43 (rendant désormais passible de deux ans de prison les personnes conduisant sous l’emprise de stupéfiants).
J’ai été en contact avec Nadine Poinsot (55 ans) qui a accepté de répondre à un questionnaire écrit. J’ai aussi, par ailleurs, lu l’ouvrage de Philippe Poinsot, avec qui par contre, nous n’avons pas réalisé d’entretien, étant donné les informations déjà présentes dans le livre, et le fait qu’il ne soit pas disponible.
Philippe et Nadine ne sont pas originaires de l’endroit où ils résidaient lors de l’accident (Hadancourt-le-Haut-Clocher), et cela a joué dans le choix de la crémation pour leur fille : « Ben, cela a été un choix difficile pour nous ; heureusement notre Fille était issue de notre mariage (précédents mariages pour chacun de nous) et cela facilitait le « choix ». J’ai été hospitalisée une semaine suite à l’accident et avec mon mari, nous nous sommes posé toutes les questions du monde ! Que Marilou repose à Hadancourt, cela n’avait aucun sens pour nous puisque nous étions de passage dans ce village où nous ne serions jamais restés si Marilou avait pu y grandir. Nous n’avons aucune « racine » profonde, de mon côté maternel, c’est la Normandie, côté paternel c’est le Loiret, en revanche, du côté de mon mari, la Bretagne tient une place privilégiée pour lui, nous nous sommes mariés en Bretagne, et chaque année, avec Marilou, nous allions fêter nos anniversaires de mariage en Bretagne. Autre lieu symbolique pour nous : Aix-en-Provence, c’est là que nous nous sommes connus et, chaque année aussi, nous y allions avec Marilou pour lui expliquer notre histoire d’amour. Donc, aucun lieu n’était « satisfaisant » c’est par défaut que nous avons choisi l’incinération » (N. Poinsot).
L’urne est désormais dans leur cabine (fig.28), dans le bateau « My Lou », sur lequel Philippe Poinsot fait actuellement le tour du monde : « Nous avons donc choisi l’incinération pour conserver notre Fille « un peu » avec nous… Son urne était dans notre chambre, tout près de nous… Depuis juillet 2004, mon mari a choisi de changer de vie avec mon accord : nous avons acheté un bateau et il fait actuellement un tour du monde. L’urne est restée quelques temps à Hadancourt, là où Marilou a toujours vécue puis un jour je me suis dit que cela n’avait aucun sens puisque mon mari était parti et que moi je ne venais que rarement dans notre maison... Nous avons donc décidé d’emporter les cendres de Marilou sur le bateau” (N. Poinsot).
Le lieu de l’accident, proche de leur village, a été marqué dès le jour de la cérémonie par une borne particulière : un panneau blanc de la taille de Marilou, avec l’inscription « Marilou – 9 ans », des dessins et des photos (fig.29). « Le panneau a été déposé le jour même de la cérémonie, le Papa de Marilou avait préparé la nuit le panneau toujours en place sur les lieux de l’accident. A la suite de la cérémonie, nous avons pris toutes les fleurs et sommes allés sur les lieux maudits avec les amis qui souhaitaient nous suivre et avons planté le panneau… cela a été je pense notre premier mouvement de révolte » (N. Poinsot). La construction de ce panneau est bien expliquée par le père de Marilou dans son livre (2004 : 56, 73). Ce lieu, devenu médiatique, est visité par des passants qui y laissent des jouets des mots, des fleurs, etc.
Elle dit être sensible à tous ces témoignages aux bords des routes et l’était déjà avant « mais encore plus maintenant ! Je pense que cela « touche » au moins au moment T le conducteur mais quant à l’impact au temps T’ je suis pas convaincue… cela n’arrive qu’aux autres, c’est ce que j’ai toujours pensé avant ». Elle raconte également que malgré sa démarche de rapprochement avec la LCVR et la fondation Anne Cellier, elle n’a reçu « aucune aide, psy, juridique de ces 2 assos ». De plus, nous apprenons dans le livre de P. Poinsot (2004 : 94) qu’il était important pour eux qu’une association porte le nom de leur fille : « Nous avons bien sûr envisagé au départ de rejoindre une association déjà existante. Nous ne l’avons pas fait car nous voulons mettre en avant le nom de Marilou, c’est pour elle, et pour les autres petites Marilou, qui pourraient avoir le même tragique destin que nous faisons cela ».
Nadine Poinsot raconte qu’elle va de plus en plus rarement au Panneau, « seule, c’est trop douloureux », tout comme dans leur maison « trop pleine de merveilleux souvenirs et trop vide de Lou ». Elle décrit leur maison comme « un mausolée resté en l’état lorsque nous l’avons quitté en décembre 2001. La chambre de Marilou est toujours dans le même état, je n’y ai rajouté que quelques photos, ses draps n’ont toujours pas été changés au début, je pouvais sentir son odeur… disparue maintenant mais je n’ai pas le courage de les changer mais probablement que je le ferai bientôt, j’en sais rien en fait… ».
La présence de Marilou, notamment en photo, était déjà fortement marquée avant sa disparition. Ainsi, ils en ont simplement rajouté quelques-unes.
Nadine Poinsot dit ne pas avoir de religion particulière (« Je ne croyais déjà plus mais cela n’a fait que renforcer ma conviction »), mais a longtemps cru en des signes envoyés par sa fille (notamment par l’intermédiaire de chouettes44, en référence à la « Couc », peluche achetée par Marilou avant son décès et représentant cet animal).
L’attitude par rapport à l’emplacement de la borne est riche d’enseignements. En effet, comment s’établit le choix ? Sur les huit cas étudiés, seuls Geoffrey et Christian ne sont pas décédés sur le lieu de l’accident, mais dans un hôpital. Pourtant, même si les parents sont complètement conscients de ce fait, une borne a quand même pris place sur ce lieu afin de marquer là où la vie a basculé : « …il a tapé contre cet arbre… il est mort à l’hôpital, c’est l’accident qui a eu lieu là » (B.N) ; « souvent je me suis posée la question, je me suis dit mais c’est fou c’est pas là qu’il est parti, en fait il est parti à l’hôpital mais quelque part c’est là où aujourd’hui, dans notre quotidien, c’est là qu’on peut marquer je dirais l’instant fatal » (A.P).
Le choix du positionnement exact de la borne semble ne pas se poser : en effet, les informateurs ont tous connaissance (à part la mère de Donatien qui ne souhaite pas savoir où est mort son fils) du lieu de l’impact, et ont tous ressenti un fort besoin de localisation de la mort. Donc, pour la plupart, l’emplacement s’est imposé de lui-même, et le respect du point précis de la mort, réel ou fantasmé, est essentiel : poteaux, grillage, arbres, glissières, deviennent les supports de ces mémorials. « Ça a été mis à l’endroit de l’impact, oui, ça a été vraiment, on s’est pas posé la question, ben il est mort à cet endroit là en fait puisqu’il est mort sur le coup, là où la voiture l’a percuté » (L.T).
Parfois, le fait de ne pas respecter scrupuleusement la localisation exacte de la mort (pour des raisons pratiques), peut être perturbant. Ainsi, le lieu précis de la « mort » de Geoffrey n’est pas connu (« il a percuté un poteau de signalisation ou à côté il y a un pylône électrique, on sait pas, l’un ou l’autre », J.P). Sa mère a donc mis en place un bouquet (au pied du pylône) mais ils ont, par la suite, décidé de rajouter trois cyprès, et voilà ce qu’elle en dit : « moi je voulais marquer vraiment l’endroit où Geoffrey avait reposé, c’est vrai qu’on a mis ces cyprès bien plus loin par la force des choses parce qu’il fallait qu’ils poussent, et il y avait un arbre à côté, au début ça me dérangeait un petit peu parce que je marquais pas vraiment l’endroit ».
Le père de Mikaël, par contre, relativise quelque peu l’importance de ce point spatial, précisant qu’il tenait certes beaucoup à marquer le secteur, mais qu’il n’était pas essentiel de rester fixé sur l’endroit précis : « c’est le secteur exact de l’accident parce que c’est là où il a été traîné sur 20m par le camion de 30 tonnes, il était avec une AX… il a été traîné sur ce lieu … bon on est pas obligé de mettre exactement au même endroit, on peut mettre… non moi, c’est pas à quelques mètres près… j’ai choisi cet endroit parce que c’était plus facile à cet endroit, mais en fait j’aurais du, si j’avais un peu plus… je l’aurais mis peut-être un peu plus loin, plus près de… mais bon c’est pas grave, c’est pas un endroit précis, pour moi ça n’a pas d’importance, donc si ça avait été un endroit dangereux j’aurais pu le mettre avant ou après, c’est pas bien grave ».
Ensuite, le positionnement de la borne, d’après nos observations, ne semble pas se faire, de n’importe quelle façon. Ainsi certaines sont placées au sol, ou à hauteur du regard, d’autres sont face à la route ou au contraire tournées sur un des côtés, ne la rendant visible que dans un seul sens de circulation. Il faut préciser que j’ai également observé de tels marquages précis en milieu urbain, pour accidents de la route ou crimes (fig.30 et fig.31).
Ces mémorials de bords de route ne bénéficient en France d’aucune législation particulière : ils occupent une place inconfortable aux yeux des institutions. En effet, aucun texte de loi n’évoque spécifiquement cette pratique, qui relève encore du code de la voirie, plaçant les bouquets au même niveau que les panneaux publicitaires. « Il n’y a pas de règles précises, la règle générale étant que le dépôt de gerbe et de couronnes mortuaires à l’emplacement d’un accident de la route, ne soit pas de nature à créer une gêne concernant la circulation des automobilistes. Dans la mesure où il n’y a pas de texte, on a pas vraiment d’action dans ce domaine là et puis on verra, et puis je pense que si ça développe de trop, un jour ou l’autre ce sera réglementé » (R.S, Cabinet de la Préfecture des AHP). De même, en ce qui concerne, les panneaux de signalisation, la position de la DDE dans les AHP est la suivante : « Je ne pense pas que les bouquets gênent à la lecture des panneaux, ça ne surcharge pas, à ma connaissance on a pas fait de campagnes pour enlever les bouquets sur les panneaux » (P.E).
En revanche, aux États-Unis, cette pratique de mémorials individuels (« individual shrines »), eu égard à son développement, est de plus en plus réglementée. Vingt-deux états encadrent d’ores et déjà, par des moyens divers, l’implantation de mémorials sur les lieux d’accidents de la route. Ainsi, dans le Montana, au Texas et en Californie, seuls les mémorials dressés pour les victimes d’accidents liés à l’alcool sont autorisés. Le Wisconsin et le New Jersey imposent quant à eux une limite de durée. Enfin, dans le Delaware45, un parc mémorial a été construit sur une aire de repos d’autoroute (le Delaware Highway Memorial Garden), cela dans le but de concilier le respect de la douleur des familles, la séparation entre religion et domaine public, ainsi que les contraintes pratiques de sécurité et d’entretien des routes. Une initiative un peu similaire a été prise en France par